Luc 2, 39-52

31 12 2006

 

 

 

 

 

 

« IL FAUT QUE JE M’OCCUPE
DES AFFAIRES DE MON PÈRE »

 

 

 

Textes :

 

1 Samuel 1, 20-28

Psaume 84

1 Jean 3, 1-2 & 21-24

 

Luc 2, 39-52

39  Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.

40  Quant à l’enfant, il grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la faveur de Dieu était sur lui.

41  Ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque.

42  Quand il eut douze ans, comme ils y étaient montés suivant la coutume de la fête

43  et qu’à la fin des jours de fête ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent.

44  Pensant qu’il était avec leurs compagnons de route, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances.

45  Ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem en le cherchant.

46  C’est au bout de trois jours qu’ils le retrouvèrent dans le temple, assis au milieu des maîtres, à les écouter et les interroger.

47  Tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur l’intelligence de ses réponses.

48  En le voyant, ils furent frappés d’étonnement et sa mère lui dit: "Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous? Vois, ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés."

49  Il leur dit: "Pourquoi donc me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père?"

50  Mais eux ne comprirent pas ce qu’il leur disait.

51  Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth; il leur était soumis; et sa mère retenait tous ces événements dans son cœur.

52  Jésus progressait en sagesse et en taille, et en faveur auprès de Dieu et auprès des hommes.

 

 

Prédication :

 

C'est le pèlerinage de la Pâque ; le pèlerinage le plus important du judaïsme. On monte en masse à Jérusalem. On marche longtemps sur les routes poussiéreuses — depuis la Galilée, pour Marie et Joseph. On part en groupe, on se découvre en route.

 

Au retour de la fête, on a lié solidement connaissance. Comme une grande famille. Les enfants circulent d'un groupe à l'autre. Le voyage est long. On fait halte, on bivouaque tous ensemble.

 

Dans cette joyeuse cohue, Jésus, peuvent se dire ses parents, est quelque part avec ses copains, et comme eux, il est sous telle ou telle tente. Rien que de très normal. Puis on découvre qu’il n'est pas là du tout ! Pour que toutefois le lecteur ne se trompe pas sur ce qui se passe, Luc précise que Jésus « était soumis » à ses parents. Mais Jésus pourtant est mûr désormais, douze ans, à peu près l'âge de la responsabilité devant Dieu, autour de laquelle l'histoire du judaïsme a forgé le rite de la bar-mitsva.

 

Dans la tradition biblique, dès les temps les plus anciens, les enfants au tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes, sont déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu'ils ont entendu jusque là. Responsabilité, c'est-à-dire capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — et notamment répondre de la parole reçue.

 

C'est là ce que le judaïsme appelle « bar-mitsva », ce qui signifie « enfant du commandement ».

 

La bar-mitsva dit que la circoncision, dans le judaïsme, requerra aussi la circoncision du cœur. Comme dans l’Église, où l’on a conservé du rite juif le baptême qui y accompagne la circoncision des non-juifs : et puisque les croyants d’origine non-juive sont autorisés en Actes 15 à ne pas être circoncis, on ne garde que le baptême. Cela dit, comme pour la circoncision qui ne présume pas de la grâce qui fait naître d’Esprit, le baptême n’empêche pas que Dieu seul peut susciter des enfants à Abraham, comme dit Jean Baptiste.

 

Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C'est le passage à l'âge de la majorité religieuse, le sens du rite de la bar-mitsva qui est derrière notre texte.

 

Jésus a douze ans dans notre épisode. C'est approximativement l'âge où l'on va devenir bar-mitsva. Jésus passera aussi par là. Déjà il se situe devant la parole de Dieu en présence des docteurs de la Loi étonnés.

 

Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l'Évangile de Luc les montre observant strictement la Torah. Depuis la visite de Marie au prêtre Zacharie, en passant par la circoncision de son fils et les rites de purification, jusqu'à cet épisode.

 

Scène ordinaire de la vie religieuse juive. Simplement ici Jésus, atteignant l’âge de la bar-mitsva, va exprimer dans tout son sens, ce qu'est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

 

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m'occupe des affaires de mon Père » : ce qui est une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants.

 

Dépouillé, comme unique devant Dieu. Jésus s'occupe des affaires de son Père. Et c'est ce que Dieu nous demande aussi. Tous devons devenir adultes par rapport à ceux que nous recevons comme modèles.

 

Il s’agit de vivre dans la lumière, la lumière de la parole de Dieu que l’on a appris à écouter… Comme Jésus. Et pour nous autres, par lui. Jean 8, 12 : « Jésus leur parla de nouveau et dit: Moi, je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

 

Comme Jésus et, pour nous, par lui. Puisque comme l’annonçait Jean 1, 9 & 12-13 :

Il est « la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.

[…] à tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. »

 

C’est ce qui est être éduqué, « conduit hors de » — hors de l’enfance, et de l’enfance spirituelle, pour être devant Dieu.

 

Et en parallèle, comme parents, laisser être eux-mêmes, face au commandement qu'ils ont appris à connaître, tous ceux que nous tendons à maintenir dans notre dépendance, prolongeant leur enfance, j'ai parlé bien sûr de nos enfants naturels ; cela vaut aussi des enfants spirituels — et cela est vrai aussi concernant tout ce qui peut devenir une chaîne.

 

Ici, il faut commencer par rompre, symboliquement, d'avec ceux avec qui nous sommes liés, nos proches, nos parents — et aussi nos maîtres, et tout ce qu’on peut imaginer, jusqu’à nos biens et nos propres vies. Rupture sans laquelle il n'est qu'esclavage dans nos relations, et même dans la relation avec nous-mêmes.

 

Rupture d'avec tout ce qui nous fait exister à nos propres yeux. C'est qu'il n'est de vie à l'image du Christ, de vie en vérité, que sous le regard de Dieu. Et cela suppose, tôt ou tard, l'abandon de tout autre regard dont notre vie serait censée dépendre, pas seulement le regard des parents, mais ce que peut conférer un statut social, ou une position dans la société ou dans l’Église. C’est une devise de la foi réformée : « coram Deo sola fide vivere » — vivre devant Dieu par la foi seule.

 

C'est de cela que Jésus montre l'exemple dans ce texte qui nous le présente au Temple à douze ans. Il vit dans sa chair cet exemple-là, et dévoile par la même occasion qui il est : le Fils de Dieu. Il est par nature ce que nous sommes tous appelés à devenir par adoption.

 

Ici les trois jours de sa disparition revêtent un second sens, annonçant sa résurrection : « proclamé Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts », selon les mots de Paul.

 

Comme Jésus nous en donne l'exemple, devenir enfant de Dieu, c'est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin, la mort, de toute dépendance, y compris du regard d'autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. C’est le départ de la libération par l’Évangile. Cela concerne aussi, comme les parents, les dirigeants spirituels —, se refusant à maintenir leurs enfants spirituels dans la dépendance, y compris morale et psychologique.

 

La rupture est certes difficile, mais nécessaire : « celui qui aime fils ou fille plus que moi n'est pas digne de moi ».

 

Cette libération possible est le fruit de la lumière qu’est l’instruction, toute instruction, et tout particulièrement l’instruction dans la parole de Dieu. La lumière — devant sa loi : signe de l’être adulte en Christ. Cela vaut pour nos relations les uns avec les autres. Comme signe du statut d’enfants de Dieu, c’est-à-dire du statut d’adulte en Christ.

 

Comme Jésus, il faut croître non seulement en stature, mais en sagesse, et en grâce. Et il n'est pas facile de se résoudre à se suffire de la grâce, ou de se résoudre à laisser à Dieu ceux qu'il nous a confiés, à lui passer le relais pour qu'il ouvre leur liberté.

 

C'est là un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce. Se résoudre à assumer et promouvoir ces ruptures est une façon de recevoir sa propre mort, renoncer à toute possession ; mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté. Alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, devient possible, un monde de relations humaines reconnaissant l'autre pour lui-même, d’une valeur infinie, fût-il son enfant, son père ou sa mère, être créé selon l'image de Dieu, manifestée en Christ et non selon mon image ! Un prochain qui n’est pas limité à nos schémas. Voilà tout un programme, qui n'est pas facultatif : abandonner autrui, à commencer par ses proches, à Dieu. Et, pour cela, nous y abandonner nous-mêmes.

 

C’est cela que dit pour nous Jésus ce jour-là. Il s’agit d’offrir à Dieu ce qui n'appartient qu'à Dieu.

 

 

 




Matthieu 1, 18-25

24 12 2006

 

 

 

 

 

 

EMMANUEL

 

 

 

Textes :

 

Michée 5, 1-4a ;

Psaume 80 ;

Hébreux 10, 5-10

 

Matthieu 1, 18-25

18  Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit saint.

19  Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement.

20  Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit saint,

21  et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés."

22  Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète :

23  Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : "Dieu avec nous".

24  À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit: il prit chez lui son épouse,

25  mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

 

 

Prédication :

 

Nous célébrons à Noël celui s'est bâti dans le sein de la Vierge Marie, sans l'intervention de l'homme, un Temple, un Tabernacle, par lequel sa lumière demeure perpétuellement au milieu de nous (Jean 1).

 

Comme l’on sait, Matthieu et Luc sont les deux seuls auteurs du Nouveau Testament à donner un récit de la naissance de Jésus. Si Luc nous place pour cela dans la proximité de Marie, Matthieu s'intéresse plus particulièrement à Joseph. À travers un portrait attachant qu’il trace de cet homme comme père de Jésus, tout en n'en étant pas le géniteur, transparaît que Dieu seul a l'initiative.

 

*

 

Le hasard — faut-il l’appeler ainsi ? — ; le hasard des calendriers liturgiques fait que ce temps d’hiver et des fêtes de la lumière, fasse correspondre Noël et la fête juive de Hanoukka.

 

La fête de Hanoukka, ou de la Dédicace, mentionnée en Jean 10:22, et que le judaïsme célèbre jusqu'à nos jours, commémore la purification du Temple qui avait eu lieu après sa profanation par Antiochus Epiphane, lors de l'occupation grecque, au temps des Maccabées (cf. 1 M 4 ; 2 M 10). Selon la tradition juive, Dieu pourvoyait miraculeusement à l'huile nécessaire pour que brille la lumière du chandelier du Temple.

 

Et nous nous rappelons aujourd’hui comment s'est bâti un Temple, le corps du Ressuscité. Et comment cette parole de salut germe comme petit enfant — parole engendrée dans le sein de la Vierge Marie, sans l'intervention de l'homme. Dévoilement d’un Temple, par lequel sa lumière demeure perpétuellement au milieu de nous.

 

 

Le dilemne de Joseph

 

En abordant le récit évangélique, il convient de se défaire des considérations gynécologiques voulant expliquer, ou refuser parce qu’inexplicable, l’éblouissement de l’Incarnation. Évidemment que c’est incompréhensible et inexplicable ! Mais précisément, comme celui de la Genèse n’est pas un traité de paléontologie, les récits de l’enfance du Nouveau Testament ne sont pas des traités de gynécologie. Je vous propose donc d’aborder le récit selon ce qu’il veut être…

 

Le texte ne nous disant pas comment Joseph savait que Marie était enceinte par l'action du Saint Esprit —, on imagine qu’il suggère qu'à un certain point de la grossesse, il commençait à se poser des questions sur l'embonpoint croissant de sa fiancée. Puis à acquérir des certitudes.

 

Passant sur ce comment de l'acquisition de ces certitudes, le texte nous présente Joseph au moment où il envisage de prendre des résolutions : rompre secrètement — car il était un homme de bien, nous dit l'Évangile.

 

Pour signaler la gravité de la chose, rappelons qu'à l'époque, les fiançailles étaient un contrat que l'on ne rompait pas. C'était déjà un mariage, en quelque sorte, une rupture étant donc comme un divorce. Et il était inconcevable qu'avant le mariage proprement dit, le fiancé « connût » sa promise.

 

D'où le problème qui se pose à Joseph : s'il ne rompt pas, on va le soupçonner lui ; et naturellement, il n'était peut-être pas non plus forcément enthousiaste à l'idée d'épouser une femme apparemment si prompte à le tromper. Et s'il rompt, il expose Marie à l'opprobre public, et par là-même à un avenir des plus sombres : ce qu'il préfère lui épargner.

 

Joseph envisage donc une voie moyenne : la rupture secrète. C'est un ange, perçu en songe, qui le retient de mettre son projet de rupture à exécution et le rassure sur la probité de Marie. (Joseph nous sera souvent montré dans son sommeil — trois fois — rencontrant des anges. Avec l'avertissement onirique des Mages, cela fait quatre rêves angéliques en deux chapitres.) Le songe est le lieu de communication entre notre monde et les mondes supérieurs. Et Joseph doute d'autant moins de la parole angélique qu'il est vraisemblablement prêt à faire confiance à Marie.

 

 

L'initiative divine

 

A cela s'ajoute son espérance de la venue prochaine d'un Messie, sauveur du peuple. Et voilà que c'est à lui qu'il est confié. Le nom de Jésus — Dieu sauve —, répandu à l'époque, qu'il devra donner à l'enfant, ne peut qu'avoir aussi pour effet de rassurer Joseph...

 

Ainsi Joseph, à son réveil, obéit à la vision angélique. Et, selon le texte, ayant pris Marie dans sa maison, ce en dépit des ragots inévitables, il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle ait enfanté.

 

On déduit souvent de ces paroles qu’elles indiqueraient, ou voudraient impliquer, que Joseph la "connut" après, et que les frères de Jésus mentionnés ailleurs sont des fils des Marie — ce que certes ces autres textes n’entendent pas nier ! Signalons simplement par parenthèse que, faisant leur la position devenue alors classique depuis st Jérôme (Ve s.), commune de leur temps, les Réformateurs, Calvin comme Luther, défendaient la virginité perpétuelle de Marie !

 

Pour ce qui en est de notre texte, il reste, en deçà des autres textes parlant des frères et sœurs de Jésus, qu’il ne faut pas entendre la non-rencontre sexuelle du couple jusqu'à l'enfantement comme une indication du fait qu'une union sexuelle des conjoints aurait eu lieu après, mais plutôt comme un soulignement du fait que l'enfantement de Jésus ne doit rien à Joseph ! On pourrait le dire ainsi : Joseph ne connut pas Marie de telle sorte que finalement, elle enfanta selon Dieu… Pas plus. Bref : ne façon de nous dire que Dieu écarte toute initiative humaine dans la venue au monde du Messie.

 

 

L'accomplissement de la prophétie

 

C'est ce que confirme la citation d'Ésaïe 7 comme prophétie accomplie de la naissance du Messie. Car l'usage qui en est fait, plein de richesses paradoxales, va aussi dans le sens de la liberté d'initiative qui est celle de Dieu dans le salut de son peuple.

 

Le texte hébreu, ne parle pas d'une vierge, mais d'une "jeune fille". Le mot, almah, peut désigner une vierge, mais n'est pas le terme technique pour ce faire. C'est la version grecque des LXX, que reprend Matthieu, qui a traduit ce mot par "vierge".

 

Or sachant qu'un prophète n'est pas un devin, il est improbable, qu'ayant employé ce mot, Ésaïe ait pensé à une vierge.

Pour lui il s'agit d'un signe adressé au peuple de Juda de son temps et au roi Akhaz, pour les rassurer quant à la menace que fait peser l'alliance d'Israël, royaume hébreu du Nord, et de la Syrie, contre Juda. Le signe est alors le nom d'un enfant à naître dans l'entourage royal, Emmanuel — signifiant Dieu avec nous. Ésaïe use de ce nom pour dire à Akhaz que Dieu n'a pas abandonné Juda, et qu'avant que l'enfant soit adulte, la menace israëlo-syrienne aura cessé, dans une promesse ambiguë — comme ce nom qui semble forcer Dieu, que la jeune fille donne à son enfant, — promesse ambiguë puisque Juda connaîtra alors la menace assyrienne par laquelle le danger précédent aura été écarté.

 

Quant à la jeune fille, par elle le signe en question prend sa valeur incontournable : il s'agit probablement d'une jeune fille dont on ne s'attend pas à la voir enfanter — peut-être une des raisons, entre autres, de la traduction, "vierge", de la Bible des LXX. Mais cela ne nous dit pas ce qu'il en était.

 

Signe ambigu de toute façon, et c'est là qu'est tout l'intérêt de la relecture de cette prophétie par Matthieu, qui va dans le même sens que celui de la mise à l'écart de Joseph par le Dieu libre de ses initiatives. Dans le texte d'Ésaïe, le nom donné à l'enfant marque une vraie présomption face à Dieu : un Dieu que l'on fait venir au milieu de nous, fût-ce par des pratiques religieuses, un Dieu que l'on décrète être au milieu de nous, est une idole.

 

C'est là qu'est le puissant signe de l'accomplissement de la prophétie que nous signale Matthieu. Ici Dieu écarte toutes nos initiatives, qui ne sauraient qu'être sacrilèges, il place dans le monde, au milieu de nous, le Messie, le Sauveur, sans que l'homme n'y puisse rien. Et c'est alors seulement que Dieu, et non telle ou telle idole que l'on s'en ferait, se manifeste comme Dieu avec nous.

 

 

 




Ésaïe 12 - Luc 3, 7-20

17 12 2006

 

 

 

 

 

 

COLÈRE ET CONSOLATION

 

 

 

Textes :

 

Sophonie 3, 14-20

Ésaïe 12

Philippiens 4, 4-7

Luc 3, 7-20

 

Ésaïe 12, 1

Tu diras, ce jour-là : Je te rends grâce, SEIGNEUR, car tu étais en colère contre moi, mais ta colère s’apaise et tu me consoles.

 

Luc 3, 7-20

7  Jean disait alors aux foules qui venaient se faire baptiser par lui: "Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient?

8  Produisez donc des fruits qui témoignent de votre conversion; et n’allez pas dire en vous-mêmes: Nous avons pour père Abraham. Car je vous le dis, des pierres que voici Dieu peut susciter des enfants à Abraham.

9  Déjà même, la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu."

10  Les foules demandaient à Jean: "Que nous faut-il donc faire?"

11  Il leur répondait: "Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; si quelqu’un a de quoi manger, qu’il fasse de même."

12  Des collecteurs d’impôts aussi vinrent se faire baptiser et lui dirent: "Maître, que nous faut-il faire?"

13  Il leur dit: "N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé."

14  Des soldats lui demandaient: "Et nous, que nous faut-il faire?" Il leur dit: "Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde."

15  Le peuple était dans l’attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean: ne serait-il pas le Messie?

16  Jean répondit à tous: "Moi, c’est d’eau que je vous baptise; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu;

17  il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas."

18  Ainsi, avec bien d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.

19  Mais Hérode le tétrarque, qu’il blâmait au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et de tous les forfaits qu’il avait commis,

20  ajouta encore ceci à tout le reste: il enferma Jean en prison.

 

 

Prédication :

 

Une humble lumière qui croît vers la délivrance qu’elle annonce ; dans les ténèbres extérieures, les ténèbres du monde, les ténèbres des tortuosités des chemins du monde. Un contraste donc, où les ténèbres s’épaississent au fur et à mesure que se dessine et se précise l’humble lumière qui reflète ici-bas la gloire de Noël.

 

Signe de cela, les textes de Sophonie (ch. 3, 14-20) comme celui d’Ésaïe (ch. 12) proposés à notre lecture, sont des cris de louange pour une délivrance — mais qui nous situent entre colère et consolation. C’est à nouveau ce qui est en jeu dans la prédication du Baptiste : « engeance de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » Quiconque prêcherait ainsi aujourd’hui se verrait réserver une belle volée de bois vert de son auditoire. Voilà une prédication qu’on enrobe volontiers du sirupeux qui voudrait la dissoudre. Car on confond volontiers évangéliser et caresser dans le sens du poil…

 

Mais arrêtons-nous d’abord sur le texte d’Ésaïe, en nous souvenant qu’il clôt une série de textes lus traditionnellement en cette période de Noël. Précédant ce psaume de louange, ces textes « de Noël » — Emmanuel (ch. 7), la lumière qui illumine le pays des ténèbres (ch. 9), le rameau de Jessé (ch. 11) — émaillent une prophétie annonçant un péril redoutable pour le pays du prophète, la Judée — il est question de la menace des puissances syrienne et assyrienne ; tandis ce psaume de louange fait le lien avec le passage suivant, où il sera question d’une autre menace, celle de Babylone.

 

Menaces donc. On est dans le cadre d’une histoire chargée de dangers et de violence, où les puissants et les empires se disputent le pouvoir et piétinent les peuples. S’annoncent aussi en filigrane d’autres périls similaires… qui valent pour le temps du prophète, le VIIIe siècle avant Jésus-Christ, n’est-ce pas ? — puisque l’on admet que tout va bien, à présent, au niveau politique mondial. Quoique les passages qui suivent Ésaïe 12, eux, discernent déjà la puissance de Babylone, pourtant peu significative au temps dont parle le texte qui concerne Syrie et Assyrie. Et le Baptiste, bien plus tard, fulminera encore, pour sa part contre l’immoralité au pouvoir avec les Hérode — ce qui le conduira en prison — puis à la mort.

 

Quoiqu’il en soit de l’agitation et des menaces des puissances, quoiqu’il en soit des douleurs terribles que tout cela engendre, la promesse de Dieu fait son chemin — usant même des empires et de leurs menaces : l’Assyrie devient, pour le passage précédent notre psaume de louange, « le bâton de la colère de Dieu » !

 

Dans la prophétie d’Ésaïe, le royaume du nord d’Israël, Éphraïm — séparé de la Judée depuis le lendemain du règne de Salomon — est en passe de s’allier à la Syrie contre la Judée et Jérusalem. Une alliance redoutable. Bien faible est le peuple témoin de la fidélité de Dieu à David, face au chaos des empires. Mais rassurez-vous, il s’agit donc du VIIIe siècle avant Jésus-Christ ! — Et comme on le sait, aujourd’hui la paix triomphe…

 

Voilà une alliance redoutable, apparemment, que celle des puissances contre le peuple faible ; mais elle vouée à l’échec, annonce Ésaïe : le seul fondement de la Syrie, rappelle-t-il, est le résident de sa capitale, son roi, à Damas ; et dès lors, dans le cadre de ce pacte de deux rois, le seul fondement du royaume du nord est le roi résident en sa capitale, Samarie. Deux rois bien fragiles finalement, malgré les apparences, face au fondement de la Judée, l’Alliance scellée par Dieu avec David…

 

Pour Ésaïe, le royaume du nord, ou plutôt son roi, a fait le mauvais choix en optant pour la puissance politique de son temps plutôt que pour l’Alliance de Dieu avec David !… Même si, en attendant, la menace est réelle.

 

Et ici, se dessine la façon dont Dieu agit de manière toujours surprenante. Dieu délivre, de manière toujours surprenante. Les puissances sont piégées de la sorte à Noël, à commencer la famille des Hérode, qui va jusqu’au massacre de Bethléem ; une famille Hérode qui ressemble bien à cette dynastie qui s’allie avec les ennemis de Jérusalem dont parle Ésaïe.

 

Face à la menace que fait peser sur la Judée cette alliance d’alors entre Samarie et Damas, le prophète apporte une parole d’encouragement qui sera confirmée par un signe : un enfant naîtra prochainement — on est alors encore très loin de d’enfant de Noël : VIIIe siècle avant Jésus-Christ. On est, selon le cadre immédiat de la prophétie, dans l’entourage du roi d’alors, en place à Jérusalem. Avant que l’enfant en question alors ne sorte de l’enfance, la menace sera écartée. Telle est la promesse immédiate et le signe en question.

 

Pour annoncer cette naissance, un passage devenu célèbre (ch. 7, v.14) — « la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel » — passage cité par Matthieu (1, 23) dans la version grecque des Septante, qui rend : « la vierge sera enceinte ». Avant cela, loin de Noël, dans Ésaïe, dans le cadre immédiat de la prophétie, l’annonce d’une naissance, comme signe, est encore ambiguë puisqu’il est en même temps question de celle de l’enfant nommé « Maher-Shalal-Hash-Baz », c’est-à-dire « Prompt-Butin-Proche-Pillage » ! — tel sera le nom du fils du prophète — en pendant d’Emmanuel…

 

Où, dans le cadre immédiat de l’énonciation de la prophétie, la naissance annoncée d’un enfant est signe aussi de l’ambiguïté, au moins dans un premier temps, des événements à venir. La délivrance de la Judée face à la menace de la Syrie et de Samarie qui s’y est alliée, est en effet pour le moins ambiguë ! Elle passe par l’invasion assyrienne. Et voilà donc que le chaos menace à nouveau ; faisant présager un futur immédiat lourd d’ambiguïtés — « délivrance » entre guillemets seulement. Voilà ce qu’il faut attendre des hommes et du pouvoir des hommes. Pour la vraie délivrance, il faudra un autre signe…

 

C’est que les nations — c’est que l’Assyrie, dans le cas précis en Ésaïe, ne perçoit pas sa vocation comme celle d’un empire libérateur de l’insignifiante Judée ! Le salut du monde en viendra disent les prophètes ? Qu’est-ce que l’Assyrie en a cure ?! Les nations n’ont que faire de la promesse de Dieu — surtout si elle doit coûter de l’humilité… du repentir ! « On en a marre de se repentir » clament-elles tour à tour. « Engeance de vipères » répond en écho le Baptiste aux pseudo-repentis occasionnels : « qui vous a appris à fuir la colère à venir ? »

 

*

 

Jean à présent : voilà un prophète qui a bien mauvais caractère ! Après tout c’est lui-même qui prêche le repentir, qui invite les foules à venir confesser leurs péchés, d’urgence, avant le jugement ! Mais nous ne sommes pas tous le roi Hérode tout de même, ou un quelconque puissant de ce monde ! Mais Jean s’adresse aussi à tout un chacun — qui à son humble mesure peut aussi faire obstacle à la venue de celui qui est la lumière du monde. Il s’agit pour chacun de pouvoir entonner le chant de louange d’Ésaïe : « Je te rends grâce, SEIGNEUR, car tu étais en colère contre moi, mais ta colère s’apaise et tu me consoles ». Et pour cela de reconnaître la légitimité de cette colère pour chacun de nous : « engeance de vipères ». Car celui qui se voit sérieusement sous les traits d'une vipère est en bonne voie.

 

Précisément, il a bien vu. Et justement, il est toujours temps de produire du fruit de repentance, tout de suite. Pour cela, il faut recourir à la grâce, par la foi c’est-à-dire avec confiance, en fonction d'une désespérance de soi-même dans l'exil loin de Dieu. On ne voit que brouillard et désespérance. Effectivement tout cela est désespérant : je suis impur et pécheur, au milieu d’un monde pécheur, disait Ésaïe au début de la même prophétie (ch. 6) — le chaos menace ; malheur à moi. Il n’y a alors qu’un recours : repentir, retour à Dieu.

 

On voit aussi combien cela ne s’exige pas. Cela se fonde sur la prise au sérieux de la Loi de Dieu, qui révèle la culpabilité ; et qui met le doigt sur la cause de cet exil dont Dieu promet la fin dans le Messie — cause productrice du chaos contre lequel prophétisait Ésaïe.

 

C'est là ce que Jean le Baptiste nous invite à méditer : la justice sera établie, « les collines abaissées et les vallées comblées » ; c’est-à-dire : les fiers seront humiliés et les humbles seront relevés. La Loi est l'instrument de cette justice : qui la transgresse connaît le jugement dont l'exil loin de Dieu est déjà l'expression, jugement impitoyable. Or, tous la transgressent : « engeance de vipères » dit le Baptiste à ces enfants d'Abraham, qui ont tout pour être fiers de leur passé et refuser la « tyrannie de la repentance » — ce refus tant à la mode. Jean, lui, dit clairement qu'il n'y a ni excuse, ni exception face à cette exigence de prise au sérieux de la Loi, c’est-à-dire de repentir, de conversion, de retour à Dieu.

 

*

 

Alors s’annonce Noël ; qu’après celui du livre d’Ésaïe — c’était un signe ambigu celui-là — c’est d’un autre enfant qu’il devra être question pour que vienne la délivrance ; pour que la délivrance promise au milieu des tempêtes et des violences des nations, et de nos tempêtes et nos brouillards, vienne enfin — sur des chemins préparés par la repentance.

 

Revenons à Ésaïe : après l’avertissement contre le royaume du nord qui s’est allié à la Syrie contre la Judée et qui connaîtra les affres de l’invasion assyrienne, voilà pour le peuple du nord une grande promesse — qui vaut aussi pour la Judée : Ésaïe annonçait la réconciliation future autour d’un descendant de David, héritier du trône de Jérusalem. Promesse surprenante, concernant le peuple du nord, que cette annonce d’un grande lumière resplendissant sur lui — pour annoncer sa réconciliation avec la Judée de David. Dans la suite des temps, on se saisira de cette promesse pour y reconnaître la figure de Jésus.

 

Jésus, Galiléen — du nord donc — et fils de David à la fois… Où l’on a reconnu ce rameau de Jessé, le père de David, qui est donné à présent comme racine de la future réconciliation de tous autour de Jérusalem. Un roi juste en Judée sera la garantie de la paix universelle.

 

Il reste encore du chemin à parcourir. Le temps promis n’adviendra pas sans qu’il n’y ait eu, entre temps, bien des difficultés dues à la tortuosité des hommes, et contre lesquelles fulmine encore le Baptiste. Mais le jour de la justice pointe déjà. Une justice qui promeut ainsi la paix de loin en loin pour un rayonnement universel depuis la Judée et Jérusalem et son roi venu comme David, de Bethléem.

 

Mais — Philippiens 4, 4-7 : — « (5b) Le Seigneur est proche. (6) Ne soyez inquiets de rien, mais, en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnées d’action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. (7) Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus Christ. »

 

Après les épreuves — tant la menace des puissances et des empires, que de toutes les conséquences du péché, qui coûte tant de catastrophes ! — au-delà de ces temps difficiles, s’annonce dans le chant d’Ésaïe 12, un temps de consolation, un temps de paix et de bonheur. Un temps de réconciliation du peuple divisé, aussi, autour de la dynastie légitime restaurée à Jérusalem — cela pour le bien de toutes les nations :

 

Ésaïe 12 :

1  Tu diras, ce jour-là : Je te rends grâce, SEIGNEUR, car tu étais en colère contre moi, mais ta colère s’apaise et tu me consoles.

2  Voici mon Dieu Sauveur, j’ai confiance et je ne tremble plus, car ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ! Il a été pour moi le salut.

3  Vous puiserez de l’eau avec joie aux sources du salut

4  et vous direz ce jour-là : Rendez grâce au SEIGNEUR, proclamez son nom, publiez parmi les peuples ses œuvres, redites que son nom est sublime.

5  Chantez le SEIGNEUR, car il a agi avec magnificence : qu’on le publie par toute la terre.

6  Pousse des cris de joie et d’allégresse, toi qui habites Sion, car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël !

 

 

 




Ésaïe 60, 1-11

10 12 2006

 

 

 

 

 

 

LUMIÈRE POUR TOUTES LES NATIONS

 

 

 

Textes :

 

Ésaïe 60, 1-11 ;

Psaume 126 ;

Philippiens 1, 4-11 ;

Luc 3, 1-6

 

Ésaïe 60, 1-11

1  Mets-toi debout et deviens lumière, car elle arrive, ta lumière: la gloire du SEIGNEUR sur toi s’est levée.

2  Voici qu’en effet les ténèbres couvrent la terre et un brouillard, les cités, mais sur toi le SEIGNEUR va se lever et sa gloire, sur toi, est en vue.

3  Les nations vont marcher vers ta lumière et les rois vers la clarté de ton lever.

4  Porte tes regards sur les alentours et vois: tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi, tes fils vont arriver du lointain, et tes filles sont tenues solidement sur la hanche.

5  Alors tu verras, tu seras rayonnante, ton cœur frémira et se dilatera, car vers toi sera détournée l’opulence des mers, la fortune des nations viendra jusqu’à toi.

6  Un afflux de chameaux te couvrira, de tout jeunes chameaux de Madiân et d’Eifa ; tous les gens de Saba viendront, ils apporteront de l’or et de l’encens, et se feront les messagers des louanges du SEIGNEUR.

7  Tout le petit bétail de Qédar sera rassemblé pour toi, les béliers de Nebayoth seront pour tes offices; ils monteront sur mon autel, ils y seront en faveur; oui, je rendrai splendide la Maison de ma splendeur.

8  Qui sont ceux-là? Ils volent comme un nuage, comme des colombes vers leurs pigeonniers;

9  oui, les îles tendent vers moi, vaisseaux de Tarsis en tête, pour ramener tes fils du lointain et avec eux leur argent et leur or, en hommage au nom du SEIGNEUR, ton Dieu, en hommage au Saint d’Israël, car il t’a donné sa splendeur.

10  Les fils de l’étranger rebâtiront tes murailles et leurs rois contribueront à tes offices, car dans mon irritation je t’avais frappée, mais dans ma faveur je te manifeste ma tendresse.

11  Tes portes, on les tiendra constamment ouvertes, de jour, de nuit, jamais elles ne seront fermées, pour qu’on introduise chez toi la troupe des nations et leurs rois, mis en colonne!

 

Luc 3, 2b-6

2b  La parole de Dieu fut adressée à Jean fils de Zacharie dans le désert.

3  Il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés,

4  comme il est écrit au livre des oracles du prophète Ésaïe: Une voix crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.

5  Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées; les passages tortueux seront redressés, les chemins rocailleux aplanis;

6  et tous verront le salut de Dieu.

 

 

Prédication :

 

Les paroles d’Ésaïe que nous venons de lire sont données comme promesse après des épreuves terribles. La promesse prend toute sa signification un peu plus loin — Ésaïe 65, 17 : « voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du cœur. »

 

C’est cette parole que reprendra la 2e épître de Pierre (3, 10-13), écrivant :

« Le jour du Seigneur viendra comme un voleur, jour où les cieux disparaîtront à grand fracas, où les éléments embrasés se dissoudront et où la terre et ses oeuvres seront mises en jugement. Puisque tout cela doit ainsi se dissoudre, quels hommes devez-vous être ! Quelle sainteté de vie! Quel respect de Dieu ! Vous qui attendez et qui hâtez la venue du jour de Dieu, jour où les cieux enflammés se dissoudront et où les éléments embrasés se fondront ! Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habite. »

 

Promesse adressée à tous les peuples dès Ésaïe, et que 2 Pierre rappelle face à la longueur de l’attente de la délivrance. L’épître renvoie au récit du déluge, pour dire que le déluge n’était pas, loin s’en faut, la dernière catastrophe. Ce temps-ci, au sens total du terme, le temps de l’histoire, notre temps, est catastrophique.

 

Ainsi, le peuple d’Ésaïe est présenté comme revenant d’un exil épouvantable. Les catastrophes ne manquent pas dans l’histoire, qui est marquée d’un manque, du manque de sa plénitude qui est dans la présence de Dieu. C’est cette plénitude que promet Ésaïe, que reprendra (c’est un exemple) 2 Pierre, à l’instar de tant de textes du Nouveau Testament et de l’Église ultérieure.

 

On reconnaît ainsi dans ce texte d’Ésaïe l’image traditionnelle — que l’Église reprendra comme un aspect de la venue des Mages (image qui n’est pourtant pas telle dans Matthieu — où on le sait il est question de Mage et non de rois). L’Église ultérieure y lira ce qu’Ésaïe annonçait comme temps de la plénitude de Dieu : l'accueil de toutes les nations et la valeur de toutes leurs cultures, de toutes leurs richesses.

 

Ainsi, de même le Psaume de ce jour, Ps 126 : « SEIGNEUR, retourne avec nos captifs, comme les torrents du Néguev.  Qui a semé dans les larmes moissonne dans la joie! Il s’en va, il s’en va en pleurant, chargé du sac de semence. Il revient, il revient avec joie, chargé de ses gerbes » (v. 4-6).

 

Plénitude des temps : c’est ainsi que les nations en Ésaïe sont le lieu d'où viennent les fils et filles de Sion exilés — en rapportant des richesses, avec la bénédiction de ces mêmes nations. Au point que sous un autre angle, les nations deviennent fils et filles de Sion, fournissent des fils et filles à Sion. Est-ce à cela que pensait Jean-Baptiste disant que Dieu peut susciter des enfants d'Abraham depuis les pierres ?

 

Deux vérités : Israël en exil parmi les nations, et Israël caché comme une partie des nations, révélées par la mission confiée par le Christ à l'Église. Ces deux vérités se recoupent et n'en font qu'une : Israël est une réalité spirituelle cachée depuis la fondation du monde, et l'histoire qui se développe depuis Abraham, à travers les exils et les exodes, est celle de la venue au jour de cet Israël caché, en Égypte, à Babylone, bien sûr, mais aussi en des lieux, aux extrémités de la terre, où apparemment l'Israël historique n'a jamais été exilé.

 

Ici, dans ce texte d'Ésaïe, au v. 6-7, globalement le Yémen, l'Arabie et l'Éthiopie actuelle, et au v. 9, l'Espagne. Dans Ésaïe, autant de lieux qui ne sont alors pas les lieux typiques de l'exil de l'Israël historique. Pourtant il y a dans tous ces lieux-là des fils et filles de Sion, exilés depuis la nuit des temps, depuis avant même l'existence de l'Israël historique.

 

Au-delà des enfants de la Sion historique, c’est le temps du rassemblement de tous les enfants de Sion, fils et filles cachés de la Jérusalem céleste — dont « les fils de l’étranger » (v. 11) ; ce temps annoncé par Ésaïe, est venu. "Allez, faites de toutes les nations des disciples", dira ainsi Jésus.

 

C'est là le fondement éternel de la mission, un mystère caché en Dieu depuis la fondation du monde, et dévoilé dans l'envoi des disciples aux nations par Jésus.

 

La consolation peut sembler vague, face à une détresse comme celle de nos jours ; en fait c’est la seule, mystérieuse, et d’une profondeur capable de couvrir toutes les détresses. Mais pas comme le monde le ferait !

 

« Le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du cœur », promet Ésaïe. Alors il apparaît que toute l'histoire est le déroulement d'un plan de Dieu, un plan secret, caché, se dévoilant (c'est le sens du mot "apocalypse", "dévoilement").

 

Tout est conçu en Dieu : c'est le vrai sens de cette doctrine prisée de la théologie réformée classique, qu'on appelle la prédestination, et qui n'a donc pas pour fonction de paralyser les initiatives des hommes, mais de les promouvoir. Aller à la rencontre de ce mystère éternel qui se dévoile par la mission : Dieu a des fils et filles cachés parmi toutes les nations, et qui doivent être dévoilés par le Christ, ramenés à Sion, à la Jérusalem céleste, portés sur les bras, triomphants, chargés de richesses, eux-mêmes richesse du Royaume.

 

Tandis que les ténèbres couvrent la terre, tandis que le brouillard de nos douleurs nous empêche encore de voir clairement ce mystère, la Jérusalem céleste est déjà rayonnante de cette lumière de Dieu, sa Gloire, le Christ, qui attire ses enfants, que leur résidence en toutes leurs nations a enrichis, pour que le Royaume de Dieu (et en signe dans notre temps, l’Église) soit riche de toutes leurs cultures, de toutes leurs couleurs, de toutes leurs légendes et traditions, de tous leurs chants.

 

*

 

Mais, pourrait-on dire à ce point, est-ce que cela ne ressemble pas à l’aspiration de tout empire ? S’accaparer les richesses de tous les peuples conquis ? Empire contre empire que cette espérance d’Ésaïe ? Jérusalem contre Babylone ? Jérusalem contre la Perse ? Jérusalem contre Rome ? Si ce n’est que cela, l’espérance messianique est bien triste, non ? En fait, à bien y regarder, il en est tout autrement ! Il y a bien là le constat que le Royaume universel n’est pas celui de Babylone ou de Rome, effectivement.

 

Mais le Royaume messianique n’est pas simplement une alternative géographique, un changement de lieu de domination, Jérusalem contre Babylone ! Le changement est aussi un changement de contenu, un changement de fond. Tous les peuples amènent leur richesse non pas dans le cadre d’un pillage, comme pour les autres empires, depuis l’Antiquité jusqu’aux XXe et XXIe siècles, mais dans le cadre de la reconnaissance envers un libérateur, le Messie, qui du coup, non seulement ne pille pas les richesses des peuples, mais les fait fructifier et les multiplie pour les peuples.

 

*

 

La promesse d'Ésaïe est en marche. Ceux qui déjà se sont approchés de la Sion éternelle, de la Jérusalem céleste, portent les louanges du Seigneur de loin en loin, se font ses messagers, pour autant d'échos d'extrémités du monde en extrémités du monde.

 

Le Christ : pourquoi ce moment ? Parce qu'il dévoile cet aspect des choses : la présence de Dieu avec les hommes — lumière et parole éternelle devenue toute proche. Plein de l'octroi de notre pardon. Par la foi seule, on a accès à la Jérusalem céleste. Cela vaut pour tous, quelle que soit sa tradition, sa provenance, ses rites. Sur ce fondement de la mission universelle, le pardon, et le pardon réciproque de tout ce qu'est chacun, le pardon des fautes pour l'acceptation de ce qui nous paraît étrange. C'est ce qui fait que l'Église est ce qu'elle est — universelle.

 

Le plan de Dieu, le dévoilement de ce grand mystère se poursuit, et nous sommes encore invités à en être. Aujourd'hui à nouveau, Dieu nous accueille comme ses enfants, tous, d'où que nous soyons, par pure grâce, par don. Voici venu le temps du rendez-vous avec nous-mêmes, dans l'attente de la rencontre avec Dieu. Rencontrer Dieu: c'est se convertir, être capable de changement : « Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux seront redressés, les chemins rocailleux aplanis. Et tous verront le salut de Dieu » (Luc 3, 5-6). C'est au plus secret de nous-mêmes que se réalise l'inexprimable, la rencontre avec Dieu, la réconciliation avec Dieu.

 

 

 




Psaume 25

03 12 2006

 

 

 

 

 

 

« À TOI, MON DIEU, MON CŒUR MONTE… »

 

 

 

Textes :

 

Jérémie 33, 12-17

Psaume 25

1 Thessaloniciens 3, 12-13

Luc 21, 25-38

 

Psaume 25

1  De David.
SEIGNEUR, je suis tendu vers toi.

2  Mon Dieu, je compte sur toi ; ne me déçois pas ! Que mes ennemis ne triomphent pas de moi !

3  Aucun de ceux qui t’attendent n’est déçu, mais ils sont déçus, les traîtres avec leurs mains vides.

4  Fais-moi connaître tes chemins, SEIGNEUR ; enseigne-moi tes routes.

5  Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours.

6  SEIGNEUR, pense à la tendresse et à la fidélité que tu as montrées depuis toujours !

7  Ne te souviens pas des péchés de ma jeunesse ni de mes révoltes ; Souviens-toi de moi selon ta bienveillance, À cause de ta bonté, SEIGNEUR.

8  Le SEIGNEUR est si bon et si droit qu’il montre le chemin aux pécheurs.

9  Il fait cheminer les humbles vers la justice et enseigne aux humbles son chemin.

10  Toutes les routes du SEIGNEUR sont fidélité et vérité, pour ceux qui observent les clauses de son alliance.

11  Pour l’honneur de ton nom, SEIGNEUR, pardonne ma faute qui est si grande !

12  Un homme craint-il le SEIGNEUR ? Celui-ci lui montre quel chemin choisir.

13  Il passe des nuits heureuses, et sa postérité possédera la terre.

14  Le SEIGNEUR se confie à ceux qui le craignent, en leur faisant connaître son alliance.

15  J’ai toujours les yeux sur le SEIGNEUR, car Il dégage mes pieds du filet.

16  Tourne-toi vers moi ; aie pitié, car je suis seul et humilié.

17  Mes angoisses m’envahissent ; dégage-moi de mes tourments !

18  Vois ma misère et ma peine, enlève tous mes péchés !

19  Vois mes ennemis si nombreux, leur haine et leur violence.

20  Garde-moi en vie et délivre-moi ! J’ai fait de toi mon refuge, ne me déçois pas !

21  Intégrité et droiture me préservent, car je t’attends.

22  O Dieu, rachète Israël ! Délivre-le de toutes ses angoisses !

 

 

Luc 21, 33 :
« Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. »

 

 

 

Prédication :

 

Voici que nous entrons dans cette période de l’Avent, où nous nous préparons à nouveau à célébrer Noël en tout ce que cette fête signifie. Période qui commence comme chaque année avec cet avertissement. Toutes choses passeront, plus vite qu’on ne croit.

 

Alors nous sommes invités à veiller, pour savoir ce qu’est la seule chose qui ne passera pas, cette parole éternelle venue nous rencontrer à Noël : « Veillez donc et priez en tout temps, afin d’avoir la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme » (Luc 21, 36).

 

*

 

Nous entrerons cette année dans cet appel du 1er dimanche de l’Avent par la méditation du Psaume de ce jour, le Ps 25. Comment participer dès aujourd’hui à cette éternité de la parole qui ne passera pas, venue parmi nous à Noël.

 

Pour entrer dans ce Psaume, voyons donc ce qu’il dit en son premier sens. Que dit-il dans le contexte proposé au premier verset ? — Que le roi David est entouré de traîtres. C’est un peu le destin normal d’un chef politique.

 

Face à cela, ce qui peut faire la faiblesse du roi attaqué, ce sont ses fautes éventuelles. Que font ses ennemis ? Ils lui lâchent au train une troupe de paparazzis ou autres fouilleurs d’arrière-boutiques pour le discréditer. Quel homme en position de pouvoir ne connaît pas cela ? Deux exemples contemporains connus :

 

On a tous entendu parler de l’affaire des relations d’une stagiaire de la Maison Blanche et d’un Président américain, où un juge peu scrupuleux — à force de vouloir l’être trop ! — est allé fouiller les poubelles jusqu’à dévoiler au su et au vu de tous que le Président des États-Unis avait trompé sa femme, et jusqu’à le convaincre de mensonge puisqu’il s’est efforcé de nier un temps — pour, a-t-il expliqué ensuite, protéger sa famille.

 

David, on le sait, a connu une situation similaire, pire même en un sens, puisque non seulement il a séduit la femme d’un autre, mais pour écarter le mari, un de ses généraux, il l’a exposé sur le champ de bataille de sorte qu’il a été tué — je précise, parlant de David, qu’il ne s’agit pas, pour cet exemple, du sujet du Psaume 25 : il n’est pas sûr que ce Psaume 25 fasse allusion à cela.

 

Mais, pour le parallèle avec le Président des États-Unis : concernant David, quant à cet adultère doublé d’un quasi-meurtre, il a eu la chance d’avoir affaire, lui, à un prophète discret, le prophète Nathan. Il n’en a pas moins été traité par lui très sévèrement et David a dû s’humilier devant Dieu comme il le méritait. Et a avoué amèrement sa faute devant Dieu. On va voir combien cela est important.

 

Deuxième exemple dans l’actualité récente : les mésaventures du maire de Toulouse, accusé faussement de toutes les turpitudes et scandales. Faussement, mais, à l’appui des médias friands de ce genre de discrédit porté sur un homme public, tous l’ont cru. Imaginez la force d’appui que cela aurait pu donner à ses adversaires politiques.

 

Revenons à David : le roi sera d’autant plus accessible à ses ennemis, à ceux qui le trahissent, qu’ils auront « du grain à moudre » comme on dit — fût-ce un tissu de faussetés. Comme c’est le cas dans le Ps 25.

 

Mais, et c’est là la leçon importante du Psaume, quand les accusations sont fausses, que fait David ? Il demande à Dieu de le pardonner ! Non pas pour les péchés qu’il n’a pas commis, et dont on l’accuse à tort pour mieux l’abattre, pour mieux de trahir ; mais pour ce qu’il est un homme en proie à la faiblesse : si on l’accuse à tort, il ne prétend pas pour autant être l’agneau qui vient de naître. Il n’en sait que mieux le danger auquel il est exposé.

 

Et il ne présume pas de ses forces propres.

 

Il ne s’appuie donc pas sur son innocence, pourtant réelle en l’espèce, mais sur la fidélité de Dieu, qui s’est allié avec lui, et dont il n’a pas trahi l’alliance, contrairement à ses ennemis tapis dans l’ombre pour l’abattre.

 

Et quelle est cette alliance ? L’alliance royale bien sûr — il y fait allusion, selon laquelle son trône subsistera parce que Dieu en est garant. Mais aussi l’alliance qui nous concerne tous, scellée avec Abraham, l’Alliance de la foi, de la fidélité de Dieu, qui ne laisse pas tomber celui qui compte sur lui, et de la confiance qu’on peut lui faire.

 

*

 

Voilà qui vaut pour chacun de nous : je suis d’autant plus faible que je suis loin de Dieu. Ce qui fait de moi la proie de toutes les attaques. Derrière les ennemis de David, on peut imaginer tout ce qui peut nous séparer de Dieu — autant de figures, comme les ennemis de David, de celui que le Nouveau testament appelle l’ « ennemi de nos âmes ».

 

Alors la prière, le Psaume, commence par : « à toi mon Dieu, mon cœur monte » et termine par : « délivre-moi, ne me déçois pas », avant la louange finale : Dieu a exaucé cette prière.

 

Auprès de Dieu est la vie : monter vers Dieu est recevoir la vie, loin de lui, sont tous dangers. Oui en moi je suis faible, susceptible de pécher, de me laisser abattre par mes ennemis, mon ennemi. Et cela je le reconnais : combien de fois m’est-il arrivé de succomber, et de devenir ainsi la proie de ceux qui veulent me séparer de Dieu, rompre l’Alliance.

 

Alors, pardonne les péchés de ma jeunesse, — c’est-à-dire éventuellement ceux d’hier matin —. Et garde-moi de présumer de mes forces, et de croire que je puisse me mettre moi-même à l’abri du péché. Dès aujourd’hui je me place devant toi tel que je suis.

 

Et, « montre-moi, Seigneur la route, qui seule conduit à toi. »

 

Nous voilà donc entre l’élévation vers Dieu — et l’éloignement de Dieu, qui conduit au péché, et nous laisse en proie à tous les dangers, et à toutes les attaques injustes de l’ennemi qui veut nous abattre, et qui peut être parfois tout à fait personnalisé — voir les exemples mentionnés d’entrée : les gens en vue s’exposent aux attaques, mais pas eux seuls. La haine gratuite, ça existe ! Et rappelons-nous que nous sommes porteurs d’une parole qui dérange, et vaut persécution. Rappelez-vous : « heureux serez-vous lorsqu’on dire de vous toute sorte de mal à cause moi ».

 

Face à cela est la montée de notre cœur vers Dieu, qui est notre seul abri.

 

Et déjà ce seul tournement vers Dieu, cette conversion, est le salut, l’entrée sur le chemin de vérité et de vie, quels que soient les dangers, risques, les tentations, etc.

 

*

 

Et à ce point le Psaume a été lu dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ.

 

« Fais-moi connaître tes chemins, SEIGNEUR ; enseigne-moi tes routes. Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours. » (v. 4-5)

 

Cf. Jean 14, 4-6 : « "Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin." Thomas lui dit: "Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin?" Jésus lui dit: "Je suis le chemin et la vérité et la vie. Nul ne va au Père si ce n’est par moi." »

 

Les Psaumes ont été lus dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ en ce sens que Jésus s’est identifié aux pécheurs.

 

Il a fait siennes nos prières, en faisant sienne notre humanité. Et ça, c’est le message de Noël. Le juste, parole éternelle qui ne passe pas, est devenu l’un de nous, un homme mortel. Selon les termes de l’Épître aux Hébreux (4:15) : « Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher. »

 

Cela au point de faire siennes nos prières, nos Psaumes tout humains, à un point qui nous choque lorsque dans les Psaumes où nous croyons reconnaître le Christ — on en arrive à des confessions de péché et des demandes de pardon. Mais ce n’est plus le Christ cela, pensons-nous naturellement !

 

Eh bien en un sens, si, c’est lui. Non pas qu’il aurait péché lui-même ! — mais qu’il a fait siennes les conséquences de nos fautes. Et que donc, il confesse notre faute, nos fautes, en solidarité avec nous.

 

Il a fait siennes toutes nos limites, jusqu’à notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis. Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, préparé comme peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout ! Nous l’avons entendu avec l’histoire de la femme syro-phénicienne. Et bien, c’est comme cela, qu’il nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’Alliance qui va d’Abraham au Royaume. Et il contraint cette femme à le confesser en ses termes à elle, parlant pour sa part de miettes, comme il nous y contraint tous.

 

Comme il le dit d’une autre façon à une autre femme, la Samaritaine, en devenant cet homme, membre du peuple juif d’où vient le salut pour tous les hommes de tous les peuples. Héritier de l’Alliance royale scellée avec David : nous venons de le lire : « ses enfants après lui auront la terre en partage ». Et ses enfants, particulièrement, en cet enfant particulier qui est le chemin, le Christ. « Montre-moi, Seigneur, la route qui seule conduit à Toi » priait le Psaume de David.

 

Il est entré en nos chemins pour devenir notre chemin, chemin de vérité en qui seul est la vie. Faisant dès lors de la prière du Psaume celle de notre salut. Une prière où il est aussi question de miettes. Miettes en effet que ma justice : on m’accuse à tort, certes, prie le Psalmiste ; cela dit, mon salut n’est pas dans ma justice, mais dans la fidélité de Dieu à son Alliance. Ma justice n’est rien, elle n’est certes que miette, petit commencement.

 

L’ennemi est celui qui voudrait me déstabiliser à cause de cela et me séparer de mon seul soutien, de ma seule assurance : Dieu m’a rejoint dans mon chemin, et m’a ainsi montré le chemin, la vérité et la vie. C’est la bonne nouvelle que nous attendons à Noël : Dieu venu tout petit dans nos petits cheminements. Alors « à toi mon Dieu mon cœur monte ! »

 

 

 




Marc 12, 35-44

12 11 2006

 

 

 

 

 

 

L’OFFRANDE DE LA VEUVE

 

 

 

Textes :

 

1 Rois 17, 8-16 ;

Psaume 146 ;

Hébreux 9, 24-28 ;

 

Marc 12, 35-44

35  Prenant la parole, Jésus enseignait dans le temple. Il disait: "Comment les scribes peuvent-ils dire que le Messie est fils de David?

36  David lui-même, inspiré par l’Esprit Saint, a dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Siège à ma droite jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis sous tes pieds.

37  David lui-même l’appelle Seigneur; alors, de quelle façon est-il son fils?" La foule nombreuse l’écoutait avec plaisir.

38  Dans son enseignement, il disait: "Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publiques,

39  à occuper les premiers sièges dans les lieux de culte et les premières places dans les dîners.

40  Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus rigoureuse condamnation."

41  Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup.

42  Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes.

43  Appelant ses disciples, Jésus leur dit: "En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc.

44  Car tous ont mis en prenant sur leur superflu; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre."

 

 

Prédication :

 

« Assis vis-à-vis du tronc, Jésus regardait comment la foule y mettait de l'argent ». Voilà de quoi comprendre concrètement comment Jésus dérange. Imaginez Jésus en train de se pencher sur le panier d'offrandes et de regarder combien vous mettez ! Eh bien, c'est exactement ce qui se passe au moment de l'offrande ! Jésus est vivant, il est au milieu de nous, son regard s'abaisse sur nous. Et il nous le rappelle : « Ton Père qui voit dans le secret » voit aussi le secret de ton aumône (Mt 6:4).

 

Prenons toutefois garde à ne pas faire de ces textes des armes à culpabiliser en en déplaçant le sens. Ceux à qui s'en prend Jésus sont ceux qui font de l'exhibition en s'arrangeant pour que tous sachent combien ils sont pieux et quelle belle offrande ils donnent : « ils ont déjà leur récompense », nous dit-il. Et il donne en exemple la veuve — c’est-à-dire à l’époque, sans ressources financières — qui vient de mettre quelques piécettes ; elle veuve spoliée, finalement, en quelque sorte, par les donneurs de leçons de piété, en ce sens qu’elle donne en fait beaucoup, puisque cela empiète sur son nécessaire, son minimum vital : « gardez-vous des scribes... ils dévorent les maisons des veuves et font pour l'apparence de longues prières. Ils subiront une condamnation particulièrement sévère » (v.38, 40). Et ils font, aussi « pour l'apparence », de belles offrandes (c'est qu'ils ont les moyens, contrairement à la veuve) : ils ont déjà leur récompense. C'est contre cela que Jésus intervient : pour toi « que ton offrande se fasse dans le secret », « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite », ce qui ne signifie pas un retour à la case départ ! Jésus lui-même, n'en regarde pas moins dans le panier d'offrandes, mais lui seul.

 

*

 

Il faut, pour éclairer le propos, se rappeler le sens précis du mot « aumône » dans la tradition biblique. Le terme traduit ainsi renvoie au mot hébreu signifiant « justice ». L'aumône devient la restitution d'un équilibre qui a été rompu. La richesse, sous l’angle où elle est productrice de déséquilibres, est mal notée par les auteurs bibliques. Nous avons trop facilement tendance à tempérer leurs propos en distinguant plus ou moins arbitrairement bonne et mauvaise richesse. En fait la richesse devient mauvaise, si elle n'est pas purifiée par l' « aumône », par la justice, qui corrige le déséquilibre qu’elle produit naturellement, puisqu’il est dans sa nature de croître exponentiellement (voir la parabole des talents). Et c’est même en cela qu’elle est signe de bénédiction ! Mais à terme cela mène au déséquilibre si ce n’est pas purifié par l’ « aumône » qui ne signifie rien d’autre que la « justice ».

 

C'est pourquoi il est abusif que l'on trouve dans nos traductions de la Bible des introductions de paragraphes nous annonçant, par exemple : « la parabole de Lazare et du mauvais riche » ! Ce faisant, on nous laisse loisir de ne pas en percevoir le message : nous sommes de bons riches n'est-ce pas ? Le texte parle du riche tout court.

 

Ne pas le voir est pour nous tout simplement une façon subtile de nous masquer qu'il est un certain déséquilibre, accepté, jugé normal ou fatal, mais qui relève tout simplement du péché. « Malheur à ceux qui ajoutent champ à champ » criait le prophète — ce qui est pourtant censé être signe de bénédiction ! Exemple concret, pourtant, de la liberté devenant celle du plus fort d'opprimer le plus faible. Où l'accumulation des uns spolie les autres.

 

La question que pose la Bible à travers la dénonciation de l'accumulation a pris de nos jours la taille d'un problème qui atteint des proportions internationales aux conséquences considérables, internationales elles aussi.

 

Exemple : nous savons que nos villes et les écoles que fréquentent nos enfants sont des lieux de vente de drogue. Quel rapport, me direz-vous ? Eh bien, le voici : de nombreux pays du sud sont endettés au point de devoir consacrer l'essentiel de leurs ressources au remboursement des intérêts de leur dette, cela au déficit de leurs dépenses de santé ou d’éducation par exemple. Combien le poids de la dette entraîne-t-il de morts ? Combien d’illettrisme avec ses conséquences funestes à long terme ? Le rapport avec la drogue dans nos rues ? — me direz-vous. Eh bien c'est que — ce n’est pas un scoop — pour certains paysans d'Amérique latine par exemple, ou d’Asie, l'offre des cartels de la drogue leur proposant d'employer leurs champs à cet effet ressemble à une solution. Non que ce soit une excuse ! Mais c’est une vraie tentation. Et le produit de leur récolte se retrouve dans les cours de nos écoles. Voila comment un usage abusif du droit des plus riches fait retour de plein fouet. « Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs », prions-nous.

 

Tout cela est troublant, certes. Et c'est tout simplement la réalité de  notre monde. Alors, que faire ? En premier lieu, dans la Bible, la richesse nous est accordée par Dieu comme à ses gestionnaires. La terre lui appartient à lui. Sur la terre, chacun ses dons. Celui qui a plus a en quelque sorte le don de gestionnaire. C'est-à-dire que ce qu'il a reçu lui a été donné pour le service d'autrui, pour contribuer à ordonner les choses selon un équilibre dont la perte nous mène tous ensemble au malheur.

 

Et l’Église dans tout cela ? Avec ce récit d’offrande de la veuve… Eh bien c’est que l’institution du Temple en son temps, l'Église ensuite, ont été données au monde aussi comme instrument de rééquilibrage ; et ça se vérifie souvent concrètement.

 

 

*

 

Revenons-en donc aux scribes et à la veuve. Cela pour dire que, l'habitude de la transgression aidant, les plus faibles en viennent à penser que leur situation relève de la fatalité, et qu'elle est donc normale et légitime. Peu de doutes pour la veuve que la richesse exorbitante de ses prochains riches — les choses et la loi de l'argent étant ce qu'elles sont —; peu de doutes pour elle que, finalement, il n'y a là que fruit de justice et de sain labeur. Et la voilà qui peut-être admire les belles offrandes, ces gouttes dans la mer de leur aisance, qui dépassent son minimum vital à elle.

 

Si la Bible prévoit la même contribution pour tous — en pourcentage : la dîme ; sa dîme à elle, ses quelques centimes, la dîme de ce qu'elle a pour vivre semble peu.

 

Et pourtant non seulement ses quelques centimes ne sont pas moins que la grosse dîme de ceux qui sont plus aisés — et qui ne sont pas mauvais pour autant — ; mais, dit Jésus, ces quelques centimes sont plus ! Car, on l’a entendu, ils portent atteinte à son nécessaire ; leur grosse dîme à eux, qui est proportionnellement équivalente, et qui est apparemment, et numériquement, bien plus impressionnante, n'atteint en fait que leur superflu.

 

Aussi, pas de quoi pavoiser en faisant l'aumône — à savoir la justice — ! Pas de quoi pavoiser, pour les scribes, au moment de l'offrande. Au mieux, elle est normale. À l’instar de la dîme qui relevait de la Loi, en vue donc, de la restitution naturelle d'un équilibre déstabilisé — par le péché ; — « vous aurez toujours les pauvres avec vous », rappelle Jésus. (Et l’aumône biblique est à l’origine de nos modernes caisses de sécurité sociale et de solidarités diverses.) Pas de quoi s'enorgueillir donc, d'un geste dont le fruit n’est, le cas échéant, que restitution d’une infime partie de ce qui fait la pauvreté des veuves. Autant de raisons pour lesquelles Jésus réclame le secret de l'offrande. Dieu sait et voit. C'est là l'usage légitime de la Loi : pas pour se faire valoir.

 

Cela dit, l'offrande, si elle doit être secrète, n'en est pas moins institution divine. Il ne faudrait pas déduire de ce que Jésus peste contre l'offrande des exhibitionnistes du portefeuille que la dîme et la pratique de l'aumône, de « la justice », sont abolies. Mise au secret n'est pas abolition.

 

Une des voies est peut-être encore et à nouveau le sens de la gratuité qui nous échappe si facilement, d’autant plus que nous vivons dans le monde du profit à tout prix. Où il s’agit d'apprendre à ne pas faire du profit l'idole de nos vies, le Mammon qui nous prive de la vraie liberté. Simple test : notre prière est-elle digne d'une interruption de notre travail ?

 

Où il est question de l’Évangile qui libère de la peur de manquer. Et où la culpabilisation n’arrange évidemment rien, et est sans doute révélatrice d’un problème assez commun.

 

Ce problème est que dans ce domaine-là, dont on ne parle pas, et donc, où l’Évangile de la libération et du pardon passe peu. Il s’agit de l’avarice comme captivité, fruit d’une peur, d’un manque de foi.

 

En ces termes : « Dieu pourvoira-t-il à mon lendemain ? Alors au cas où, je m’assure moi-même, je thésaurise ». Or, voilà une attitude assez commune. Qui n’a pas été l’attitude de la veuve. Et donc Jésus loue aussi sa rareté : elle n’a pas craint de donner de son nécessaire. Cela contre l’attitude assez commune de thésauriser que l’on pardonne donc peu aux autres. L’avarice suscite peu la compassion, et pourtant elle est souffrance.

 

C’est ce qui me fait dire que l’Évangile du pardon libérateur est peu passé dans ce domaine. On a peu reçu de pardon sur un domaine où l’on a peu confessé, et où donc on pardonne peu. « Celle à qui il a été beaucoup pardonné a beaucoup aimé », dit ailleurs Jésus, d’une autre femme.

 

C'est peut-être là la source de l'offrande, du don : recevoir le don, le pardon, de Dieu pour notre manque de foi, qui nous fait — et thésauriser, et être sévères sur la pingrerie des autres, qui n’est jamais qu’une autre captivité qui demande aussi libération !

 

Où il s’agit de découvrir une autre richesse, juste celle-là : « Apportez la dîme... mettez-moi ainsi à l'épreuve, dit Dieu, et vous verrez si je n'ouvrirai pas pour vous les écluses du ciel, si je ne déverse pas sur vous la bénédiction au-delà de toute mesure » (Ml 3:10).

 

*

 

Pour illustrer ce texte et terminer sur une note encourageante, voici une petite histoire rapportée il y a quelques années par un pasteur de ce qui était alors l'Allemagne de l'Est (Richard Wurmbrand) : « un rabbin avait mis de côté 200 pièces d'or comme dot de sa fille pour le jour où elle se marierait. Il avait un serviteur, qui quelque temps avant le mariage de la jeune fille, partit ouvrir un petit commerce dans une ville voisine. Comme le jour du mariage de sa fille approchait, le rabbin ouvrit le tiroir pour en retirer les pièces d'or. Et voici qu'elles avaient disparu. Les soupçons de la famille se portèrent sur le serviteur devenu commerçant. Le rabbin avait pourtant confiance en son ancien serviteur. Mais sur l'insistance de ses proches, il alla le trouver et lui dire les soupçons qui pesaient sur lui. Le serviteur ne protesta pas et il dit : c'est bien moi le voleur, et donna 200 pièces d'or au rabbin, ce qui réduisit ses économies à zéro. Mais voilà que quelque temps après, on découvrit le vrai voleur. Le rabbin retourna donc voir son ex-serviteur pour lui demander des explications. Celui-ci lui répondit : "J'ai vu votre tristesse et celle de votre fille. J'étais prêt à vous donner tout mon argent pour compenser la perte, mais je savais que vous n'accepteriez pas ce sacrifice de ma part. C'est pourquoi je me suis fait passer pour le voleur". Le rabbin le bénit et dit : "Que Dieu vous récompense de cet acte en vous donnant de grandes richesses, ainsi qu'à vos descendants". » C'est là une histoire vraie nous dit le pasteur qui la rapporte ; le serviteur du rabbin s'appelait Rothschild.

 

« Voir s'ouvrir les écluses des cieux », telle est la promesse que Dieu fait à qui ouvre son cœur et ce qui le recouvre... la veuve de l’histoire est alors bien plus riche qu’on ne croit, bien plus riche que les scribes…

 

 

 




Marc 12, 28-34

05 11 2006

 

 

 

 

 

 

LE CŒUR DE LA LOI
ET LA PROXIMITÉ DU ROYAUME DE DIEU

 

 

 

Textes :

 

Deutéronome 6, 1-9 ;

Psaume 119, 97-106 ;

Hébreux 7, 22-28 ;

 

 

Marc 12, 28-34

28  Un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter [de la résurrection] et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda: "Quel est le premier de tous les commandements?"

29  Jésus répondit: "Le premier, c’est: Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur;

30  tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force.

31  Voici le second: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là."

32  Le scribe lui dit: "Très bien, Maître, tu as dit vrai: Il est unique et il n’y en a pas d’autre que lui,

33  et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices."

34  Jésus, voyant qu’il avait répondu avec sagesse, lui dit: "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu." Et personne n’osait plus l’interroger.

 

 

Prédication :

 

« Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices » a dit le scribe à Jésus.

 

Où le scribe a-t-il trouvé cela ? — : Le Talmud annonce que dans le Royaume de Dieu, les sacrifices seront abolis — sauf le sacrifice d’action de grâce ; action de grâce adressée à Dieu. Or qu’est-ce qui nourrit l’amour ? L’action de grâce ! En effet, si vous voulez aimer, demandez-vous le bien que vous recevez de qui vous voulez aimer. Si vous entretenez les récriminations, vous allez finir par trouver celui ou celle contre qui vous récriminez désagréable ! Rendez grâce, c’est-à-dire, comptez les bienfaits — vous connaissez le cantique — vous obtiendrez l’effet inverse : comment aimer Dieu ? Vous connaissez la réponse…

 

Reprenons le texte au début : « un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda: "Quel est le premier de tous les commandements?" »

 

De quoi « les » a-t-il entendus discuter ? Jésus vient de discuter avec les Sadducéens de la résurrection des morts ; et donc du Royaume de Dieu, dans la perspective du scribe — Royaume dans lequel pour le scribe subsiste, comme seul sacrifice, l’action de grâce. D’où la question du scribe à Jésus. Rien d’anodin en tout cela. Il veut aller un peu plus loin quant à savoir ce qu’en dit Jésus, de ce Royaume. Ou n’y a-t-il que théorie dans son discours ?

 

Et voilà donc Jésus en plein accord avec les scribes. Ce qui ne devrait pas nous surprendre : il est question ici du fond des choses. Point de désaccord à ce niveau.

 

Il est question du texte du Deutéronome qui est au cœur de la foi juive : le « Sh’ma Israël » qui est l’appel fondateur, énoncé quotidiennement, écrit symboliquement sur la main, le front, les portes de la maison. Point de discussion évidemment là-dessus.

 

Quant au second commandement, qui lui est semblable, il est lui aussi au cœur de la Torah, Lévitique 19, 18, au cœur d’un passage qui commence par « vous serez saints, car je suis saint, moi, le Seigneur, votre Dieu » (Lv 19, 1).

 

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », littéralement « pour ton prochain comme pour toi-même », est donc naturellement perçu par les scribes comme central — au point qu’en Luc (ch. 10), ce n’est pas Jésus qui énonce le double commandement comme ici, mais un scribe. Et ici, on voit donc qu’il n’y a pas débat. Le scribe interroge Jésus pour savoir s’il est bien au courant, dans le foisonnement des préceptes de la Torah (on sait que Maimonide, au XIIe siècle, en dénombrera 613) — de ce qui en est le cœur.

 

Chérir Dieu de tout son cœur, c’est-à-dire du fond de son être ; de toute son âme ou, autre traduction, de toute sa vie ; de toute sa pensée, ou intelligence — ce qui rend non seulement vaine, mais impie cette idée selon laquelle un croyant serait censé faire abstraction de son intelligence ! Non, l’intelligence est appelée à être cultivée, ce qui demande un vrai travail certes, un effort, qui permet de soupçonner de paresse intellectuelle cette façon de dire que ce qui concerne Dieu devrait être simple, pour ne pas dire simpliste. L’amour de Dieu est commandé aussi à notre pensée. Forme intense de prière, où la prière est aussi prière de l’intelligence, combat intellectuel, travail sérieux de la raison appliquée à tous les domaines, la méditation de la Loi, des Écritures, et des événements où Dieu se dévoile ; y compris la méditation de la création de Dieu, car comment chérir Dieu de toute son intelligence, sans le louer dans la contemplation, la recherche étendue à toute sa création, bref, la science… Et tout cela, cet amour de Dieu, se vit avec toute sa force — autre traduction : tous ses moyens. Tu chériras le Seigneur ton Dieu de tous tes moyens, y compris, naturellement, financiers. Ce qui se comprend tout seul : comment peut-on prétendre aimer le Nom de Dieu, et s’arranger pour le faire passer pour mesquin, doté d’institutions qui vivotent, d’une Église qui vivote, a fortiori quand on est dans une société d’abondance…

 

Où aussi, l’idée devient naturelle que le second commandement est semblable au premier. Dieu, on ne le voit pas, on ne prononce même pas son Nom. Aussi, on le chérira dans ce qui le représente : on cherche Dieu avec son intelligence en étudiant ce qui parle de lui dans sa création et sa Loi.

 

On chérira Dieu donc, dans ce qui le représente, et en premier lieu celui que Dieu place proche de nous, le prochain, cet être humain fait selon son image.

 

Comment prétendre aimer Dieu qu’on ne voit pas si l’on n’aime pas le prochain, le frère, que l’on voit ? demandera la 1ère épître de Jean (1 Jn 4, 20). C’est ainsi que Paul, lui, résume toute la loi à cette seconde partie : « la Loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Galates, 5, 14).

 

En tout cela, Jésus et le scribe qui l’interroge sont d‘accord. Et Jésus va aller un peu plus loin, avec cette sentence qui fait que « personne n’osait plus l’interroger » : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu », dit-il au scribe sur la base de ce qu’il professe son accord avec lui sur le cœur de la Loi. Parole centrale de notre texte : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu ».

 

*

 

Qu’est-ce à dire que cette sentence de Jésus — « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » — et l’effet — « personne n’osait plus l’interroger » — qu’elle a sur ses auditeurs ?

 

C’est que Jésus s’inscrivant dans l’espérance pharisienne du scribe, quant au cœur de la Loi au jour du Royaume : subsiste l’action de grâce — Paul le dit en ces termes : une seule chose demeure : l’amour — ; Jésus est en train de dire tout simplement que le Royaume s’est approché : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » n’est point ici une parole banale !

 

Où on regarde forcément Jésus d’une façon particulière : « personne n’osait plus l’interroger » !

 

Allons un peu plus loin. Comment en est-on arrivé à cela dans la réflexion juive ? À ce sur quoi Jésus et le scribe s’accordent : « Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices ».

 

Eh bien c’est là un fruit de la prière de l’intelligence (tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton intelligence).

 

Un fruit de la réflexion priante suite à l’événement de l’exil, dès 587 av. J.C., cette perte de souveraineté d’Israël, et de la destruction du Temple, perte, alors provisoire, de la possibilité de sacrifier. Cette perte deviendra définitive en 70 — jusqu’au Royaume où subsiste comme seul sacrifice, la seule action de grâce.

 

Le retour de l’exil de 587 à Babylone laissera le pays sous la souveraineté de la Perse, puis des divers empires, malgré quelques moments de résistance glorieux comme sous les Grecs. Mais pas de réintégration totale et définitive de la souveraineté. Plus de royaume (et surtout pas en 1948, avec la création d’un État laïque d’Israël !). Plus de royaume, au point que Jean-Baptiste annonce encore, au temps romain, la fin de l’exil (qui n’a donc pas vraiment eu lieu) et la venue du Royaume. Au point qu’au début du livre des Actes des Apôtres, les disciples interrogent encore le Ressuscité sur le jour de la restauration du Royaume d’Israël !

 

Il n’y aura pas de reprise de souveraineté politique au nom de Dieu d’un État, ni a fortiori d’une Église ! C’est l’erreur des chrétientés médiévales byzantine et latine (auxquelles l’islam d’alors a emboîté le pas) que d’avoir cru le contraire. La suzeraineté politique a été retirée au peuple de Dieu en 587, et ne sera pas ré-octroyée. (Il n’est pas inutile de souligner cela en ce dimanche de l’Église persécutée : nul n’a le pouvoir ni le droit de dire un délit d’opinion, et a fortiori de poursuivre, de persécuter, pour un délit d’opinion !)

 

La dynastie légitime alliée avec Dieu, celle de David, trouve son dernier représentant dans le Messie, seul souverain du Royaume de Dieu, Roi-prêtre selon l’ordre de Melchisédech, selon l’Épître aux Hébreux citant le Psaume 110. Un Royaume dont la Loi est inscrite dans les cœurs, et qui n’a donc pas d’institutions pénales d’un État souverain, comme avant 587. En 587, ce domaine de la Torah prend fin.

 

Les auteurs du Nouveau Testament, à l’instar des scribes pharisiens, ont tiré eux aussi cette conséquences qui s’imposent de la perte de souveraineté politique et du royaume d’Israël : pas de royaume, jusqu’à la venue du Royaume du Messie. Cela le scribe le sait. Les auditeurs de ce dialogue aussi. Et voilà que Jésus affirme que le Royaume s’est approché : « "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu." Et personne n’osait plus l’interroger. »

 

La dynastie sacerdotale, elle, qui s’est maintenue pendant le premier exil à Babylone, a repris ses fonctions après le retour de Babylone. Le Temple a été rebâti. Il est encore en activité à l’époque du Nouveau Testament — géré par la caste sacerdotale des Sadducéens. Ce second Temple, on le sait, sera détruit, comme l’annonçait Jésus, en 70, par les Romains.

 

Alors disparaîtront, et la dynastie sacerdotale des Sadducéens (qui viennent d’interroger Jésus sur la résurrection), et les sacrifices — reste l’action de grâce. Le domaine sacrificiel sacerdotal de la Torah prend fin en 70 — étant désormais au seul pouvoir du Roi-prêtre selon Melchisédech. Ici a eu lieu la fin de ce temps, annoncée par Jésus pour sa génération.

 

De la Loi qui ne passera pas jusqu’à ce que passent les cieux et la terre, subsiste alors, jusqu’à la venue des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, sa dimension morale, sous tous ses angles, selon tous les usages que l’on en peut faire. En son cœur, l’action de grâce, où s’établit l’amour pour Dieu. Subsiste donc cet essentiel de la Loi énoncé ici par le scribe et Jésus, et où l’amour du prochain est le cœur d’un code révélé de sainteté : « tu aimeras pour ton prochain comme pour toi-même », c’est-à-dire : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse, fais a autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse ».

 

Bref, le Royaume s’est approché, et que dit Jésus au scribe ? — « "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu". Et personne n’osait plus l’interroger » !

 

Avec ce texte — qui suit immédiatement celui où Jésus enseigne ce qu’il en est de la résurrection, dont il est l’initiateur —, on comprend à quel point il annonce que le Royaume s’est approché ; Royaume de la résurrection déjà advenue au milieu de nous, et dont la règle est l’inscription de la loi dans les cœurs. Oui décidément le scribe n’est pas loin du Royaume de Dieu, et de sa promesse : « vous serez saints car je suis saint ».

 

Le Royaume est au milieu, au-dedans de vous, sa règle est résumée par l’Épître aux Hébreux (9, 16-20), citant le prophète Jérémie (ch. 33) : « Voici l’alliance par laquelle je m’allierai avec eux après ces jours-là, a déclaré le Seigneur : mes lois, c’est dans leurs cœurs et dans leur pensée que je les inscrirai, et de leurs péchés et de leurs injustices je ne me souviendrai plus. Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d’offrande pour le péché. Nous avons ainsi, frères, pleine assurance d’accéder au sanctuaire par le sang de Jésus. Nous avons là une voie nouvelle et vivante, qu’il a inaugurée à travers le voile, c’est-à-dire dans sa chair. »

 

 

 




Marc 11, 15-18

29 10 2006

 

 

 

 

 

 

DIMANCHE DE LA REFORMATION

 

 

 

Textes :

 

Ésaïe 55, 1-11

Psaume 46

1 Corinthiens 3, 11-23

 

Marc 11, 15-18

15  Ils arrivent à Jérusalem. Entrant dans le temple, Jésus se mit à chasser ceux qui vendaient et achetaient dans le temple; il renversa les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes,

16  et il ne laissait personne traverser le temple en portant quoi que ce soit.

17  Et il les enseignait et leur disait : "N’est-il pas écrit : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Mais vous, vous en avez fait une caverne de bandits."

18  Les grands prêtres et les scribes l’apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr. Car ils le redoutaient, parce que la foule était frappée de son enseignement.

 

 

Prédication :

 

C’est aujourd’hui le dimanche de la Réformation. Martin Luther proclamait il y a près de cinq siècles le salut par la grâce seule par le moyen de la foi seule. Un refus de tout ce qui vient se mettre en Dieu et nous fondait le protestantisme.  

 

Le geste de Jésus au Temple ressemble bien un geste de réformation...

 

Réformation. Ou refus de l'idolâtrie… Mais, cela dit, n'est-ce pas aussi ce que voulaient garantir les coreligionnaires de Jésus à travers cette institution du change à l'entrée du Temple ? Car nous allons voir que c'était bien leur intention.

 

Eh bien, Jésus s'inscrit en fait dans cette logique et la pousse au bout de son sens. Car au fond, son geste montre qu'il est bel et bien d'accord — avec le principe  — du change à l'entrée du Temple.

 

Rappelons donc en effet ce qu'il en est. C'est là le cœur du problème. On vient au Temple pour sacrifier. Jésus lui-même, selon l'évangile de Luc, a été au bénéfice de cette pratique à l'occasion de sa présentation au Temple. Conformément à la Loi, ses parents ont sacrifié à cette occasion "un couple de tourterelles ou deux petits pigeons" (Lc 2, 24).

 

Lorsque des pèlerins montent de Galilée à Jérusalem, comme c'est leur cas, il est peu vraisemblable qu'ils amènent les animaux du sacrifice avec eux (de Galilée ou d’ailleurs, plus loin encore souvent).

 

Alors ils les achètent sur place, pour plusieurs d'entre les fidèles, en tout cas. Alors à l'entrée du Temple, dans la première partie, s'installent des marchands. On n'est pas dans la partie proprement sacrificielle du Temple, mais déjà dans son enceinte. Déjà dans un lieu sacré qu'il s'agit de ne pas profaner. Et surtout pas par l'idolâtrie.

 

Or, il faut bien les acheter, ces animaux à sacrifier. Et il se trouve que la monnaie courante, romaine, est ornée des idoles de l'Empire, à commencer par l'Empereur divinisé. Il est incorrect que de telles figures d'idoles entrent dans le trésor du Temple, ou même y transitent. Or le Temple a pouvoir de frapper monnaie. On change donc auparavant la monnaie idolâtre en monnaie du Temple pour acheter les animaux du sacrifice. Il n'est pas exclu que les parents de Jésus eux-mêmes aient fait ainsi.

 

Cette perspective, la légitimité du change et de la vente d'animaux, permet de bien comprendre le geste de Jésus. Le geste de Jésus ne contredit pas la perspective des prêtres du Temple, mais va dans son sens en lui donnant toute sa radicalité.

 

*

 

Résumons avant d’aller plus loin. — 1) Pour tous les juifs pieux d’alors, la monnaie frappée d’une idole, ici César, ne peut en aucun cas servir pour le culte du vrai Dieu, et surtout pas entrer au Temple. Jusque là, tout me monde est d’accord. Jésus aussi. — 2) C’est de là que s’autorise la présence dans le Temple de changeurs. N’entre au Temple, en présence de Dieu, qu’une monnaie non idolâtre, croit-on, en tout cas sans idole frappée dessus.

 

Et c’est là que Jésus ne suit plus. C’est précisément cette certitude que cette monnaie-là n’est pas idolâtre que Jésus remet en cause en chassant les changeurs du Temple. Au fond, la monnaie du Temple n’est–elle pas elle-même idolâtre ? demande-t-il par son geste.

 

N’y a-t-il pas au fond quelque dérive idolâtre derrière la pratique du change ? En ceci : est-ce que vous vous imaginez qu’en enlevant l’idole qui est sur la pièce, on enlève du même coup l’idolâtrie ? Est-ce que l’on peut mettre en banque de la même façon les avoirs de Dieu et ceux de César, chacun sa monnaie ? Sa figure pour l’un, le chandelier à sept branches pour l’autre ? Et cette idole qu’est Mammon, alors, l’argent comme idole ?

 

Puisque la réponse de Jésus à cette question est pour lui acquise, il réagit avec la violence que suppose ce qui pour lui est dès lors l’entrée de l’idolâtrie dans le Temple. Et c’est par son geste même, par la violence de son geste, que Jésus dévoile cette idolâtrie cachée. Dieu et César chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change, un peu comme les euros qui reçoivent les symboles souverains de chaque État européen.

 

Mammon est derrière, de toute façon. Dieu est au-delà, et tout lui appartient, Mammon et César y compris, d’ailleurs. Adorez Dieu seul.

 

*

 

Voilà donc un témoignage contre l'idolâtrie, qui subsiste évidemment, d'une façon cachée, jusque sous la pratique du change. Lequel a pour cela exaspéré Jésus.

 

En donnant toute sa radicalité et sa logique à la pratique courante, Jésus la rend concrètement et paradoxalement impossible. Non seulement le Temple n'est pas méprisé par Jésus, mais il est vénéré au point qu'il entre dans l'inaccessible.

 

*

 

Eh bien, la radicalité de la justification par la foi proclamée par Luther relève de la même problématique. Exprimée ici en ces termes : l’impossibilité de la justification par les œuvres.

 

Loin de se séparer de l’aspiration des autres religieux de son temps, Luther pousse leur logique à son terme. Que veulent-ils tous ces chrétiens pieux de son temps ? Que veulent les meilleurs d’entre eux ? La perfection ! Ils savent que Dieu est saint et qu’il ne supporte pas le péché ; dont ils voient bien aussi que la racine est en eux.

 

Alors que faire ? Plusieurs « solutions » sont mises en œuvre en parallèle, en complément les unes des autres. Tel moine désireux de perfection se flagelle — Luther a connu cela. Pratique qui vise à châtier la tendance inhérente au mal. Tel autre s’engage à un pèlerinage, à tel ou tel vœu. Luther a connu aussi. Telle ou telle pratique qui vise pour le pécheur à obtenir l’indulgence de l’Église.

 

Tel sacrifice financier obtiendra éventuellement le même effet. L’indulgence dès lors peut « légitimement » se monnayer. On comprend ainsi que le problème que rencontre Luther, la pratique que dénonce Luther, part d’une bonne intention, d’un désir d’honorer Dieu par une vie sainte, jusqu’à la consécration de son argent ; sainteté dont on voit bien par ailleurs qu’elle est loin d’être à portée de main.

 

Et la paix avec Dieu reste loin de tous. On s’escrime à s’imposer pénitence sur pénitence. Les sans scrupule de la hiérarchie romaine s’en frottent les mains, ponctionnant allègrement les pauvres en mal de perfection. Et ils savent bien aussi que leurs proches décédés n’ont pas satisfait à la sainteté de Dieu ; souffrant ainsi, croient-il en purgatoire. Et les voilà en désir de les racheter, financièrement, selon ce que prônent les mêmes sans scrupules.

 

Et voilà donc Mammon, l’idole de l’argent, qui règne, sous prétexte de désir de sainteté de ses victimes, comme au Temple d’antan sous prétexte de désir de sainteté sous la forme du refus de l’idolâtrie.

 

Que découvre Luther ? Il découvre que lui et ses contemporains ont succombé à une forme terrible d’idolâtrie, celle qui prétend accéder à Dieu à force de sainteté, de capacité à se sanctifier soi-même, ce qui revient à rien d’autre qu’à le mettre de côté sous prétexte de l’honorer, et finalement à mettre Mammon dans le Temple spirituel de Dieu.

 

Alors que fait Luther ? — Il entreprend de chasser à son tour, suite à son maître, les marchands du Temple. C’est qu’il a découvert entre temps — et c’est pour cela qu’il peut entreprendre ce qu’il a entrepris — ; il a découvert que l’on n’honore pas Dieu, au contraire, en prétendant se faire valoir devant lui, fût-ce avec les meilleures intentions du monde.

 

On honore Dieu en lui faisant confiance, en s’en remettant à lui avec foi ; en croyant à sa promesse : « celui qui est juste par la foi vivra » (Habacuc 2, 4).

 

On est très proche du geste de Jésus au Temple : le Temple, maison de prière pour toutes les nations.

 

Cela conformément aux paroles de consécration du Temple au temps de Salomon. Souvenez-vous de cette prière de consécration (1 Rois 8, 46-50) : « Quand les fils d’Israël auront péché contre toi, car il n’y a pas d’homme qui ne pèche, que tu te seras irrité contre eux, que tu les auras livrés à l’ennemi et que leurs vainqueurs les auront emmenés captifs dans un pays ennemi, lointain ou proche, si, dans le pays où ils sont captifs, ils réfléchissent, se repentent et t’adressent leur supplication dans le pays de leurs vainqueurs en disant : Nous sommes pécheurs, nous sommes fautifs, nous sommes coupables, s’ils reviennent à toi de tout leur cœur, de toute leur âme, dans le pays des ennemis où ils auront été emmenés et s’ils prient vers toi, en direction de leur pays, le pays que tu as donné à leurs pères, en direction de la ville que tu as choisie et de la Maison que j’ai bâtie pour ton nom, écoute depuis le ciel, la demeure où tu habites, écoute leur prière et leur supplication, et fais triompher leur droit. Pardonne à ton peuple qui a péché envers toi, pardonne toutes leurs révoltes contre toi […]. »

 

Et 1 Rois 8, 41-43 : « Même l’étranger, lui qui n’appartient pas à Israël, ton peuple, s’il vient d’un pays lointain à cause de ton nom — car on entendra parler de ton grand nom, de ta main forte et de ton bras étendu — s’il vient prier vers cette Maison, toi, écoute depuis le ciel, la demeure où tu habites, agis selon tout ce que t’aura demandé l’étranger, afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom, et que, comme Israël, ton peuple, ils te craignent et qu’ils sachent que ton nom a été prononcé sur cette Maison que j’ai bâtie. »

 

Bref, la justice du pécheur ne consiste pas à se faire valoir devant Dieu, mais à se reconnaître pécheur et à recevoir de lui la promesse renouvelée sans cesse depuis le lieu où on le célèbre, promesse que tout peut être recommencé. Il nous accueille comme nous sommes, plein de sa tendresse de Père envers ses enfants qui lui font confiance. Que cette promesse renouvelée soit notre assurance en ce jour de fête de la Réformation.

 

 

 




22 10 2006

 

 

 

 

 

 

LA DEMANDE DES ZÉBÉDÉE

 

 

 

Textes :

 

Ésaïe 53:10-12

Psaume 33

 

Hébreux 4:14-16

14  Ayant un grand prêtre éminent, qui a traversé les cieux, Jésus, le Fils de Dieu, tenons ferme la confession de foi.

15  Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher.

16  Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés en temps voulu.

 

Marc 10:35-45

35  Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : "Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander."

36  Il leur dit : "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?"

37  Ils lui dirent : "Accorde-nous de siéger dans ta gloire l’un à ta droite et l’autre à ta gauche."

38  Jésus leur dit : "Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ?"

39  Ils lui dirent : "Nous le pouvons." Jésus leur dit : "La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés.

40  Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé."

41  Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.

42  Jésus les appela et leur dit : "Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination.

43  Il n’en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur.

44  Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous.

45  Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude."

 

 

 

Prédication :

 

De nos jours, lorsque les élections approchent, certains font bloc autour de l'élu potentiel — ne suivez pas mon regard ! —, en vue d'avoir les meilleurs postes ministériels dans le futur gouvernement, Conseil, équipe dirigeante, ou que sais-je…

 

Au temps de notre épisode du Nouveau Testament, on approche des Rameaux : dans l’espérance des disciples, un nouveau gouvernement s'annonce ; le gouvernement messianique. Les disciples, comme leurs contemporains, sont empreints de l'espoir qui sera celui de la foule des Rameaux : ils attendent une prochaine intronisation de Jésus comme roi. Car Jésus semble de plus en plus proche de prendre le pouvoir, dans l'attente de plusieurs, en remplacement d’un roi impopulaire, Hérode, voire même en passe de chasser les Romains.

 

D'où la question des frères Zébédée : les frères Zébédée cherchent naturellement des porte-feuilles ministériels. Comme membres de l'entourage du futur dirigeant, ils sont en proie à « la fièvre des sondages » ; et s’inquiètent de savoir qui parmi eux est le plus grand, c'est-à-dire à qui seront distribués les meilleurs postes. De jour en jour, la fièvre monte.

 

Le texte d'aujourd'hui nous montre que la réponse de Jésus quelques chapitres auparavant ne les a pas apaisés : contrairement à ce qu’il en est dans ce monde, dans le Royaume de Dieu le premier est le dernier, leur avait-il dit après avoir placé un enfant au milieu d'eux. Et revoilà quelques épisodes plus loin, suite à une annonce renouvelée et précisée par Jésus de sa mort et de sa résurrection, à Jérusalem, la même interrogation par deux disciples, mais précisée, elle-aussi ; explicite cette fois.

 

Deux parmi les disciples, décidément persévérants, les fils de Zébédée, posent la question directement : « donne-nous d'être assis l'un à ta droite, l'autre à ta gauche dans ta gloire » (Mc 10, 37) : Premier ministre et ministre des finances.

 

D’emblée la demande des frères Zébédée provoque l'indignation des dix autres disciples : indignation qui peut-être n’a pas d’autre sens que la demande des Zébédée, d’ailleurs. Signifie-t-elle en effet autre chose que : « et nous alors ? »

 

Décidément, on apprend difficilement. Évidemment les disciples n'ont sans doute pas clairement compris, ici comme dans l'épisode précédent, que Jésus vient de leur parler de lui en mentionnant le Fils de l'Homme. Et ils n'ont pas reçu ses annonces de sa propre crucifixion, présentée comme la coupe et le baptême qu'il doit boire, de façon littérale.

 

Mais Jésus vient ainsi de leur donner une réponse, apparemment obscure, il est vrai. Elle concerne sa prochaine persécution. Pourront-ils la partager ? Plutôt que le triomphe, c’est le rejet qui les attend. Ils le partageront, il est vrai, chacun à sa façon, comme tous les disciples. Mais ce qu'ils demandent, ils l'ignorent, leur répète Jésus. On va y revenir, pour saisir mieux de quoi il s'agit en fait dans les « positions » à droite et à gauche de Jésus.

 

Comme tout au long de l'évangile, les disciples ont de la peine à comprendre et à accepter que Jésus va mourir, et mourir ainsi, crucifié — selon le châtiment que pratiquent les Romains — par des Romains que eux s’attendaient sans doute à voir renversés. Il leur semble tellement invraisemblable que Dieu veuille que celui en qui ils voient le Messie meure ainsi qu'ils n'arrivent pas à l'entendre même quand Jésus le leur répète de façon explicite. C'est qu'ils attendent un règne, l’élévation de Jésus dans la gloire divine, pas une vie humiliée, « brisée par la souffrance » ; pas une vie donnée en rançon pour beaucoup, pour reprendre les termes des prophètes que Jésus s’applique.

 

Évidemment donc, une fois encore les disciples n'ont pas compris ce que Jésus donnait en réponse aux frères Zébédée. Alors, il les éclaire à nouveau — un peu plus : le plus grand dans son Royaume est celui qui est serviteur de tous…

 

Mais que cela est lourd, sinon à saisir, du moins à vivre !

 

Et nous ? Quel poste revendiquons-nous dans les ministères de ce Royaume où il n'y a ni Juif ni païen, ni homme ni femme, ni esclave ni libre ? Quel service attendons-nous de celui ou celle vers qui Dieu nous envoie pour servir ?

 

Mais voilà — en un monde où prime la compétition — voilà qu’une autre dimension est offerte par le Christ, mystérieuse et cachée — la source d’un vrai apaisement ! Laisser à Dieu le soin de savoir ce qui revient à chacun. Et puis, ce que nous sommes vraiment, Dieu le sait, Dieu qui nous envoie servir, simplement, tel que nous sommes.

 

En attendant le Royaume donc, être simplement serviteurs : le trône du Christ est sa croix, sa couronne est d'épines. La coupe qu'il doit boire est son supplice, son baptême est son engloutissement dans les eaux sombres de la mort.

 

Voilà certes qui semble peu enviable, quand on espère des postes similaires à ceux des royaumes de ce monde. Mais mon Royaume n’est pas de ce monde dira bientôt Jésus à Pilate. Et du cœur de cela, je vous donne ma paix. Vous recevrez ce que Dieu vous prépare, le meilleur pour vous.

 

Il est donc vrai que les disciples recevront de toute façon la place qui leur est réservée dans le Royaume. Mais comme Dieu l'entendra — en fait à travers la souffrance partagée du Christ.

 

Concrètement il est aussi question des épreuves de nos vies (chose qui, on le sait, existe) mais transfigurées par lui ; ce qui n’est donc évidemment pas nécessairement dans un martyre personnel. Ce qu’il faut rappeler car, quant aux places à sa droite et à sa gauche, pour en parler maintenant, on saura alors bientôt ce qu’il en est : celles des brigands crucifiés de part et d’autre de Jésus (cf. Mc 15, 27).

 

Et puisque les postes à sa droite et à sa gauche sont ceux de ces hommes, point exemplaires, on le sait, qui l'entourent sur la croix, il est encore ici question d’humilité ; pas question non plus dès lors pour les disciples d’entrer dans les paradoxes de la folie, qui feraient de la mort une gloire, pour s'octroyer cette prétendue gloire du martyre ; au prix des pleurs et de la souffrance d’autrui.

 

Quoiqu’il arrive, c’est Dieu qui décide, et pour nous aussi ; pour certains disciples, comme pour Jésus (il parle à quelques jours du moment tragique que l’on sait) ; pour lui, pour certains aussi de ceux qui ont lutté par la suite pour notre liberté d’aujourd’hui, il faudra certes mourir. Mais rien à arracher dans je ne sais quel orgueil. Servir simplement, chose peut-être plus malaisée que le martyre !

 

Pour nous aussi il nous appartient simplement de servir, et c’est au fond cela qui est difficile quant à suivre de Jésus ; servir, non être servis, quelle qu’en soit la façon. C’est bien sûr le programme pour lequel nous sommes appelés, si nous voulons le suivre. Et nous en sommes bien incapables. D’où cette consolation — Hé 4, 14-16 : « il a été éprouvé en tous points comme nous, mais sans pécher — c’est-à-dire sans succomber à l’orgueil, fût-ce celui d’un martyre glorieux, à la corruption, à la facilité, etc. Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés » quand nécessaire : il a été à notre place. 

 

 

 




15 10 2006

 

 

 

 

 

 

L’HOMME RICHE

 

 

 

Textes :

 

Proverbes 3:13-20

Psaume 90

Hébreux 4:12-13

 

Marc 10:17-31

17  Comme il se mettait en route, quelqu’un vint en courant et se jeta à genoux devant lui; il lui demandait: "Bon Maître, que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle en partage?"

18  Jésus lui dit: "Pourquoi m’appelles-tu bon? Nul n’est bon que Dieu seul.

19  Tu connais les commandements: Tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne feras de tort à personne, honore ton père et ta mère."

20  L’homme lui dit: "Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse."

21  Jésus le regarda et se prit à l’aimer; il lui dit: "Une seule chose te manque; va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, suis-moi."

22  Mais à cette parole, il s’assombrit et il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

23  Regardant autour de lui, Jésus dit à ses disciples: "Qu’il sera difficile à ceux qui ont les richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu!"

24  Les disciples étaient déconcertés par ces paroles. Mais Jésus leur répète: "Mes enfants, qu’il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu!

25  Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu."

26  Ils étaient de plus en plus impressionnés; ils se disaient entre eux: "Alors qui peut être sauvé?"

27  Fixant sur eux son regard, Jésus dit: "Aux hommes, c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu."

28  Pierre se mit à lui dire: "Eh bien! nous, nous avons tout laissé pour te suivre."

29  Jésus lui dit: "En vérité, je vous le déclare, personne n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Evangile,

30  sans recevoir au centuple maintenant, en ce temps-ci, maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et dans le monde à venir la vie éternelle.

31  Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers."

 

 

Prédication :

 

 

L'homme et les commandements

 

Renvoyé à Dieu seul ! L'homme riche en appelle à Jésus qu'il sait à si juste titre pouvoir considérer comme "bon Maître". Jésus le renvoie à Dieu seul en lui rappelant le résumé de la Loi : ses responsabilités à l'égard de ses prochains. Seul responsable devant Dieu. Voilà qui semble ne pas l’aider !

 

Et l'homme d’affirmer alors s'en être tenu aux commandements dès sa jeunesse ; ce qui renvoie au temps où il a appris à connaître la Loi, le temps de la "bar mitsvah", âge de la responsabilité devant Dieu.

 

Matthieu et Luc l'ont souligné en parlant d'un jeune homme riche, le titre courant de notre passage.

 

Marc, lui, ne parle jamais de la jeunesse de l'homme, malgré ce que nos habitudes lui attribuent, ce qui nous permet de bien saisir que cela nous concerne évidemment tous, quel que soit notre âge.

 

Nous connaissons les commandements de Dieu, source de la libération, nous connaissons l'Évangile de la liberté, à nous de vivre cette liberté. Responsables devant sa Loi, et appelés à la liberté.

 

Dieu ne cesse de nous appeler hors de notre esclavage pour nous accorder une liberté qui nous coûtera nécessairement cher — le texte parlera carrément de persécutions —, cher donc, y compris sur le plan strictement financier.

 

 

L'homme et la liberté

 

Et là on va passer du premier plan de notre texte, la relation aux commandements qui nous place dans la responsabilité, celle de servir, à un second plan, celui où en même temps le commandement nous dépouille de notre volonté d'être servis, comme des riches ; un plan où il nous met dans l'humilité devant Dieu, en nous disant l'exigence qui est celle de l'obéissance.

 

Face au commandement reconnu, nous sommes à nu, dans une radicale humilité, disponibles à être aimés. Jésus l'aima, dit le texte à propos de l'homme en question.

 

Dépouillés, seuls devant Dieu. C'est ce que Dieu nous demande à tous.

 

Rupture d'avec tout ce qui nous fait exister à nos propres yeux. Rupture notamment, donc, d'avec nos biens, et même d’avec nos proches et puis d’avec nous-mêmes. Au devant de cela, il est question de nos biens. C'est là le test décisif. C'est là que Jésus rend le problème de son interlocuteur visible. Les parents, les proches, il y revient après, avec ses disciples.

 

C'est fondamental, mais plus difficilement visible. La question de ses biens rend l'esclavage de l'homme clairement visible : il n'est pas face à Dieu, comme l'exige la "bar mitsvah", mais face à son statut social, à ce que l'on pense de lui, à la façon dont on le regarde, ou en termes de biens, face au crédit que lui donne sa richesse. Où le respect des commandements, réel, et utile — rien à dédaigner dans ce comportement d’un homme que Jésus apprécie — s’avère fonder son vrai sens, quant à la liberté.

 

Car en regard de ce qu’il en est pour cet homme de son statut et de son prestige, où ce respect des commandements devient un des éléments du prestige social  — s’il n’est question que de cet angle-là, l’homme y perd sa liberté, ou plutôt il ne l'a pas acquise : il a reçu du commandement non pas l'humilité qui libère et que crée l'exigence de l'obéissance, mais la prestance de celui qui est donné pour être en règle.

 

Où il perd la liberté de considérer les autres autrement que de haut ; dans notre texte, celle de considérer les pauvres comme dignes de bénéficier eux aussi de sa richesse, puisqu’il s’agit de la leur distribuer ; mais elle a trop d'importance pour sa vie !

 

Où l’on touche au cœur des choses ! Au point que — je crois pouvoir dire qu’en prédication (et Jésus prêche à ce moment-là pour cet homme) — c’est un lieu particulier de problème que de toucher concrètement ces questions-là. Ce qui semble traduire — le problème du coût de la grâce. Un malaise que peut percevoir tout prédicateur au point d’être tenté face à cela — c’est un aveu — de se laisser aller à nuancer d’Évangile, voire changer de sujet de prédication !

 

Je pense à plusieurs exemples de ces lieux de malaise : tel sujet de prédication faisant allusion à l’insignifiance des hiérarchies sociales pour Jésus quant au salut par exemple — voilà une confrontation (notamment en présence de notables) qui quand elle est concrète, coûte plus qu’on ne croit—; tel autre sujet qui questionne le vrai coût, infini, de la grâce en comparaison de celui, bien moindre au fond, qu’indiquent pour symboliser la valeur de l’être de leurs patients psychanalystes, médecin — ou même à un tout autre plan, plombiers. Et l’on pourrait multiplier les exemples concernant la question du coût d’un vrai rapport avec Dieu, et la gêne de le mentionner. Comme aussi dire ce que sont prêts à payer les croyants des pays persécutés pour célébrer Dieu, à ce que, dans notre pays, on a accepté de payer aux temps des persécutions, aussi.

 

Quand on devient concret à ce point, celui du coût de la grâce, on risque toujours de se susciter une sourde résistance — sans compter celle qu’on sent en soi-même d’abord, sous la forme de la tentation : « nuance tout cela, arrondis l’Évangile, d’autant plus que tu te sens visé toi-même ». Une résistance qui se traduit de diverses façons : car on n’est attaqué que rarement de front à ce point-là. Cette résistance peut se traduire depuis des accusations de : « légalisme » à « trop compliqué » en passant par « trop simple », et par la question « où est l’Évangile dans tout cela ? ». Sous entendu : prêcher de la sorte n’est pas de l’Évangile !

 

Eh bien précisément l’Évangile est là et nulle part ailleurs ! Il ne nous rencontre que là. Ailleurs, il est abstrait, n’engage pas. Ce qu’a bien perçu l’homme de notre texte, d’où sa tristesse.

 

La grâce coûtera tout. Voilà ce que dit Jésus par ses propos à notre homme. Et c’est là ce que l’on évite en permanence, se contentant de l’Évangile comme scandale pour la raison — quand on aura dit les miracles et la résurrection — ; si encore on n’atténue pas même cela !

 

Mais le vrai scandale est plus que celui de la seule raison qui refuse ce qui n’est pas raisonnable. Le scandale de l’Évangile est en ce qu’il faut abandonner ! La parole de la croix, n‘est pas la peinture d’un crucifix. Prendre sa croix est suivre Jésus en abandonnant jusqu’à sa propre vie. On l’a à nouveau à la fin de notre texte, lorsque Jésus explique aux disciples ce qui s’est passé avec le riche triste. Tout abandonner, et cela concrètement…

 

Car les disciples ont compris l’enjeu : qui peut être sauvé, à ce compte ?

 

*

 

Revenons à notre homme. Il vit dans le mensonge de sa propre justice — apparente, quoique réelle. Il n'est dès lors pas libéré — non plus que de la dépendance des hommes, à commencer par le regard de ses proches. Il est, comme l'ont relevé Matthieu et Luc, un jeune homme, un perpétuel jeune homme, dont la "bar mitsvah" manque toujours de sa conséquence : la liberté.

 

 

L'homme frustré

 

L’homme est à présent face au Christ auquel il s'est adressé au départ, mais frustré. C'est qu'il n'est d'être à l'image du Christ, d'être vrai, que devant Dieu seul, seul bon. Et cela suppose, tôt ou tard, l'abandon de tout ce dont notre vie serait censée dépendre, à commencer bien sûr par les parents et tous les proches — Jésus le dira à ses disciples, et jusqu'à tout ce qui peut donner un statut social, et notamment par la richesse. Et là c’est concret. Que cela paraît difficile !

 

Mais il n'est en dehors de cela pas de liberté possible, pas de libération évangélique, pas d'être digne du Christ. Pas plus d'entrée dans le Royaume de Dieu qu'il n'est pour un chameau de passage à travers un trou d'aiguille. Impossible, donc, comme le remarquent les disciples.

 

Impossible aux hommes !… mais pas à Dieu. Encore le même retour : se placer sous son regard, hors du mensonge.

 

Sans quoi reste la tristesse d'être toujours dépendant, toujours frustré, de passer sa vie à s'en repartir tout triste.

 

Il faut en fait « abandonner père, mère, ses biens, etc., pour être digne de moi », dit Jésus. Cela pour mettre fin à la frustration de n'être jamais soi-même. Et Jésus l’a dit concrètement à l’homme triste : « tes biens ! » Car çà, c’est concret, pour lui. On sait en effet très bien qu’abandonner se proches ne veut pas dire partir au désert et les laisser se débrouiller. Ici l’abandon est en quelque sorte symbolique : par exemple se préparer à l’inéluctable. Comme pour sa propre vie : il faudra partir… Mais en son temps. Donc tout va bien pour le moment. Mais pour notre homme, Jésus a eu l’occasion de dire ce qu’il en est concrètement : la grâce gratuite te coûtera tout, tôt ou tard. Tu devras tout laisser, et donc le savoir, l’accomplir, dès maintenant. Ce à quoi tu veux t’engager en me posant ta question, celle du salut, je te dis à présent ce qu’il en est. Tu veux connaître le salut ? Mais ça va tout te coûter. Tout. Dieu ne te laissera rien. Alors va, vends tout, distribue tout.

 

« Ce salut est impossible », ont dit les disciples. « C’est vrai ! » répond Jésus. Alors, « comptez sur Dieu… Suivez son appel avec confiance, jour après jours, sachant que cela vous coûtera tout. » Tout !

 

Et cela nous vaudra de recevoir dès cette vie, au centuple ce qu'il nous a semblé si dur de lâcher. Cela coûte tout, jusqu'à la persécution : déjà celle de subir la moquerie, pour prix de n'être pas comme un mouton.

 

Il n'est pas facile de se résoudre à recevoir ce qui ressemble à sa propre mort, renoncer à toute possession ; mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté.

 

 

Un monde nouveau

 

Alors seulement, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir. Un monde de relations humaines basées sur la reconnaissance de l'autre pour lui-même, être créé selon l'image de Dieu manifestée en Christ. Où l’on voit que c’est bien là l’Évangile, ou sa réception concrète.

 

S’ouvre alors une réelle possibilité d'accueil du prochain (n’oublions pas, il est question des commandements dans ce texte) ; accueil du prochain, celui qui s’approche, tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel qu'il est, un regard qui nous en dévoile la valeur infinie. Les proches, Jésus y revient avec ses disciples. Un prochain radicalement autre, personnellement à l'image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à ce à quoi nous voudrions le limiter. Le fruit de ce que dit Jésus au riche : « distribuer ses biens aux pauvres ». Qu'elle est dure, la liberté !

 

*

 

Voilà tout un programme, et qui n'est pas facultatif — qui est le salut. Qui permet une réelle découverte de Dieu et de notre prochain ! Cette découverte de ce prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes — à commencer par ces prochains que sont nos enfants, nos parents… —, et de nous-mêmes, ne se fera qu'à travers la rupture que le Christ opère entre eux et nous, entre nous et nous. Qu'à travers notre abandon à Dieu ! Et concrètement, il s’agit d’abord bel et bien, de nos biens, de tous nos biens.

 

 

 




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